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Ni honteux Ni fier

Article pour So Foot soumis au copyright

Deux tendances bien de chez nous semblent contradictoires. D’un côté, auto-satisfaction : pays des Droits de l’homme auto-proclamé, fille aînée de l’Eglise et des Lettres, donneur de leçons, touristes rustres et hôtes inhospitaliers, nos ancêtres les Gaulois, etc. De l’autre, haine de soi : propension excessive à la repentance (Copyright Sarkozy 2007), à la contestation voire à la barricade, à la division jusqu’à l’affrontement, à moquer ses idoles (Johnny) et stigmatiser ses vainqueurs qui du coup déménagent à Los Angeles sous le prétexte d’une hanche douloureuse (Johnny)

Or, sans même se piquer d’une citation de Nietzsche ou des mémoires de David Douillet qui nous rappelleraient que le réel en général ne souffre pas de contradictions, il apparaît que ces deux tendances procèdent du même gant, retourné dans un sens ou dans l’autre selon l’humeur du jour.

D’abord parce qu’elles ont en commun un présupposé : glorifiant ou conchiant la France, je postule à chaque fois que ce terme, France, veut dire quelque chose. Qu’il désigne une entité avec un contenu réel. Que Didier Wampas et Jean-François Copé ont en dernière instance un point d’accroche et c’est cette chose, la France, susceptible donc d’être aimée ou exécrée, comme l’andouillette.

Ensuite parce que l’auto-détestation est de toute évidence l’envers d’une haute idée de soi. Par exemple, dans la manie locale de palabrer sans fin sur le déclin de la France ou sur sa provincialisation, il y a l’envie de perpétuer l’idée que ce pays vingt fois moins peuplé que la Chine est voué à une mission universelle, à laquelle son anonymat actuel est un manquement. Le débat annuel sur la perte d’influence de la culture française réactive, par un subtil tour de force paradoxal, notre vocation à gratifier la planète de nos livres, de nos films, de notre culture d’exception.

C’est ainsi que l’équipe de France de foot est alternativement adulée (98-2000) ou détestée (2010) avec une vigueur qui baigne dans le même sentiment d’un destin national dont l’équipe se révèle digne (98-2000) ou indigne (2010). Ces humeurs a priori contradictoires sont si cousines que la réversibilité de l’une à l’autre peut s’opérer en deux semaines (98, 2006), alors que la composition de l’équipe n’a pas bougé et son jeu peu évolué. Le retournement d’opinion tient en général à la pente positive des résultats, n’allons pas chercher plus loin : l’équipe perd ou se qualifie piteusement face au Togo, on la siffle ; elle gagne, on lui fait une haie d’honneur du centre d’entraînement au stade. De honteux nous voici fiers, et dans les deux cas se donne libre cours un même sentiment d’appartenance. La fierté et la honte impliquent une solidarité organique avec leur objet. C’est une histoire de famille, ni plus ni moins. Mon fils merde l’école, c’est la chair de ma chair qui merde, et donc moi-même ; je me sens français, donc la France c’est un peu moi, donc sa splendeur est la mienne et sa déchéance aussi.

Nous sommes dans le sentimentalo-tripal, et ça n’admet aucune nuance, aucune parcimonie analytique. À la rigueur ça se fout pas mal des faits. Dans le temps parfois bref où l’équipe de France me fait honte (juin 2006) ou me remplit de fierté (juillet 2006), aucun élément ne peut venir modérer, ajuster, complexifier, l’humeur à laquelle je me suis arrimé. Au contraire tout viendra l’accréditer. Le coup de boule de Zidane est génial parce qu’il a lieu dans une séquence fierté nationale. La main de Henry est lamentable parce qu’elle s’inscrit dans la séquence honte nationale liée au sélectionneur et à une phase de qualif’ (pas si) laborieuse. La honte autant que la fierté sont les ennemis jurés du discernement. Comme l’amour, et a fortiori comme ce régime particulier d’amour qui s’appelle le chauvinisme, elles s’aveuglent volontiers et survivent de s’aveugler.

Aussi vrai que la victoire de 98, coulée dans le réalisme et le dopage italiens par ailleurs honnis, suscite une fierté sans bémol, l’équipe actuelle essuie de systématiques crachats. L’embarras unanime devant une qualification à la main au bout d’un France-Eire lamentable eût pu s’interpréter comme une belle et démocratique démonstration de la capacité nationale à l’autocritique — qui n’a rien à voir avec la haine de soi. Hélas ça sentait plutôt la sécession : j’aboie contre mon équipe pour signifier que je m’en désolidarise (ce qui implique qu’on se sente au préalable solidaire), pour crier au monde que la France monsieur c’est pas ça, et que De Gaulle à la place de Gallas il l’aurait pas repris le centre de Henry. Monsieur.

Moi qui ai grandi avec les Nuls dont toutes les références ou presque étaient américaines, moi qui suis fan du Juif-allemand Cohn-Bendit, fils naturel de Joe Strummer et Beth Ditto, émule du jeu nantais importé d’Argentine, moi à qui le mot France ne procure aucune émotion et la Marseillaise pas plus de frissons que le God save the queen et beaucoup moins que sa version Sex Pistols, moi qui aime à la folie Kechiche et pas du tout Jeunet, moi qui ai lu tout Jean Echenoz et rien de Jean Dutour, je ne ressens ni fierté ni honte à être français, ni fierté ni honte à voir mes supposées couleurs défendues par l’actuelle sélection. Simplement la proximité géographique et la musique médiatique à préférence nationale font que je prête une plus grande attention à ses prestations. Mais une attention dépassionnée, non tripale, froide si l’on préfère, qui me fait l’évaluer, certes pas objectivement (chimère), mais avec une parcimonie qu’on sera tout à fait fondé à juger rabat-joie. Au cas par cas, point par point. En distinguant le pour du contre, en restant disponible à la pépite que pourrait recéler la boue.

J’ai quelques doutes sur l’acuité tactique de Domenech, mais je n’en avais pas moins sur celle de Jacquet qui ne serait pas devenu héros national sans la gouvernance des maîtres rationalistes Deschamps et Blanc qu’il n’avait certes pas inventés. Je déplore que la défense centrale actuelle brille davantage par sa rudesse que par ses relances mais j’aime les montées infatigables de Sagna et Evra. Je rêverais d’une paire de milieux axiaux qui comprendrait un 10 reculé genre Gourcuff comme cela se fait partout, mais je rêve les yeux ouverts devant les prestations d’un Lassana Diarra dont les Français, aveuglés par la honte, sont les seuls à ne pas reconnaître la suprématie européenne à son poste. Je peste contre les valeurs rurales qui président à la titularisation du valeureux Gignac à la place de l’artiste Benzema, mais j’observe que le sélectionneur a su offrir à Anelka une liberté de placement qui accélère son devenir-seigneur. J’ai dormi en Lituanie et palpité en Serbie. J’ai mal avalé le barrage retour et savouré l’aller. Je préfère cette équipe à celle d’Angleterre mais je lui préfère celle d’Espagne.

En juillet prochain je serai assez content si la France gagne en épanouissant ses talents et assez mécontent si c’est en se restreignant ; en cas d’élimination précoce je serai déçu si elle a proposé du jeu et soulagé si elle a déjoué. Dans tous les cas de figure, mes sentiments seront pastels. Ni la fierté ni sa sœur symétrique la honte n’y auront part. Le sort mondial de cette équipe qui soi-disant me représente n’altérera en rien l’estime ou le mépris que j’ai pour ma petite personne apatride.

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