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Le mineur, toujours

Article pour Transfuge soumis au copyright

Où va la littérature française ? Ma foi il est déjà compliqué d’établir où elle est. Compliqué de cartographier cette mosaïque irrégulière de zones pour la plupart inexplorées. Et même en s’y penchant longtemps, la carte demeurera moins riche que le territoire.

Il n’y a pas de littérature française, il y a des milliers de livres écrits en français chaque année. Pour s’en faire une idée, le moindre des efforts serait d’en lire un dixième, et encore l’idée demeurerait-elle grossière, oublieuse de la singularité des meilleures productions, c’est-à-dire de leur composante proprement littéraire. Par définition, un propos général sur la littérature (française ou estonienne) rate la littérature.

Doit-on s’abstenir d’en tenir ? Non, du moment qu’on a conscience que, dégageant des tendances (françaises ou estoniennes), on informe sur la société et non sur la littérature (française ou estonienne) ; en tout cas sur ce qui se joue entre l’une et l’autre. En vertu de quoi la façon la moins inepte de généraliser sur la littérature est de se demander, dans des termes soufflés par Vincent Jaury le maitre d’œuvre de ce dossier, quel écrivain se choisit une société donnée.

La société française des années 2000 s’est choisie Houellebecq. Contesté, parfois insulté, aujourd’hui primé, peu importe : le règne dure depuis Les particules élémentaires. Aujourd’hui, quel auteur est comme lui à la fois lu par la majorité de la population lectrice et connu de la population non lectrice ? Lévy, Musso, Werber ? Mais aucun de ceux-là n’est considéré comme un écrivain à part entière, à tort ou à raison. Pour Houellebecq ça ne fait de doute qu’aux yeux de quelques énervés à qui on conseillera à nouveau une bonne verveine.

Toute époque a-t-elle un écrivain attitré ? Tient-on là un invariant anthropologique ? Peut-être. Peut-être qu’une société a besoin d’un organigramme d’entreprise avec un nom dans chaque case. Un footballeur, un chanteur, un acteur, un homme de télé, un écrivain. Zidane, Johnny, Depardieu, PPDA, Houellebecq.

Condition nécessaire et non suffisante pour être l’écrivain de l’époque : une prose facile qui ne s’écarte jamais du code commun, ce qui exclut les expérimentaux (Houellebecq s’est toujours prévalu d’une indifférence à la forme) et tout autre registre que le récit (si Houellebecq s’en était tenu à la poésie, on ne serait pas en train d’en parler). Oui, mais dans ce cas pourquoi pas Echenoz ? Pourquoi Echenoz, auteur narratif et accessible, presque autant lu et tout aussi goncourisé, n’est pas l’écrivain de l’époque ?

Lui manque-t-il de passer à la télé pour que sa réputation déborde le champ littéraire? Oui, mais entendons-nous bien sur ce critère : l’important n’est pas qu’Echenoz évite la télé, l’important est que, même s’il consentait à y aller, on l’inviterait peu. Parce qu’on le sait incapable de ce que Houellebecq fait très volontiers.

Veut-on parler des propos sulfureux ? Ils ont certes beaucoup concouru à la réputation de notre homme. Au point qu’on pourrait ajouter le soufre au nombre des traits constitutifs de l’écrivain de l’époque, notamment depuis l’avènement (au dix-neuvième ?) du préjugé selon lequel l’écrivain est un homme qui dit non – Hugo exilé est le patron de cette race d’écrivains. Mais alors on en arrive à ce paradoxe d’un marginal occupant le centre, d’un syndicaliste multi-gréviste déclaré employé du mois par la boite. L’entente entre Houellebecq et la société reposerait sur leur mésentente.

A moins qu’il n’y ait ni mésentente, ni soufre. A moins que, Houellebecq déclarant que l’islam est la religion la plus con du monde, la société tremble, non de colère, mais de satisfaction de constater qu’un grand esprit pense comme elle. Même chose quand son dernier roman salue le terroir (vive JP Pernaut) tout en s’amusant de leur retour en grâce via la postmodernité. À ce stade s’avance l’hypothèse trop rapide d’une connivence idéologique entre Houellebecq et la société. Sartre fut l’écrivain des années progressistes, Houellebecq serait celui d’une France dominée par le paradigme réactionnaire.

Trop rapide, oui. En consacrant le moraliste anar de droite Houellebecq et la féministe néo-punk de gauche Despentes, l’automne 2010 a invité à remettre à jour la grille idéologique. A la complexifier. A préciser ce qui, unissant ces deux auteurs par-delà leur émergence tonitruante au milieu des années 90, détermine aujourd’hui l’élection de l’écrivain de l’époque.

Deux choses les unissent.

La première est moins idéologique que philosophique ; affective, donc. C’est le nihilisme. Dans le sens le plus nietzschéen chez Houellebecq (ressentiment contre la vie), dans un registre plus superficiel, plus proche du No future chez Despentes. Coté Michel : le monde est toujours-déjà un néant ; coté Virginie : néantifions ce monde, achevons-le puisqu’il est presque mort. Des deux cotés : fascination pour la fin, qu’elle prenne la forme de l’extinction de l’espèce ou du brasier terminal – le dénouement du roman dument nommé Apocalypse Bébé évoque immanquablement celui de Plateforme. L’époque qui se donne ces deux-là pour papa et maman est-elle nihiliste ? Pour le moins, la musique dominante en est, plus que jamais, le non. Stéphane Hessel vend 500000 exemplaires d’Indignez-vous. Nous ne sommes pas contents et sommes bien contents de pouvoir compter sur des auteurs pas contents.

La seconde, déterminante pour ce qui nous intéresse, c’est que, nihiliste ou non, Michel et Virginie parlent de la société. C’est leur terrain de jeu. Après avoir travaillé dans le particulier, Virginie s’est donnée une ambition globale. Son dernier roman se structure comme un passage en revue sociologique : un chapitre pour la lesbienne d’avant-garde, un pour le jeune rocker fasco, un pour l’écrivain bourgeois, etc. Quant à Michel, chacun de ses livres se donne pour fil l’exploration d’une question aisément abordables par les pages société des magazines : désarroi masculin, islamisme, misère sexuel et tourisme afférent, clonage, euthanasie, marchandisation de l’art, néo-ruralité.

Pourquoi la société s’est-elle choisie Houellebecq ? Parce qu’il lui parle d’elle. Parce que c’est un romancier essayiste qui tient des propos à incidence sociétale, et que, par suite, la moelle de ses livres est soluble dans ces émissions sociétales à prétexte livresque qu’on appelle émissions littéraires. Convié à une pareille table, Echenoz, revenons-y, resterait muet. Parce que ses romans ne disent rien sur la société. Ou plutôt, rien qui ne soit intimement tressé au texte qui occasionnerait son invitation ; rien qui ne puisse s’exprimer autrement que sur la page, un mot devant l’autre, une phrase après l’autre. Echenoz pas plus qu’un autre ne fait dans l’art pour l’art, mais les éventuelles réflexions sociétales à tirer de Des éclairs, par exemple, n’existent que pétries dans la pâte de la vie de l’inventeur Gregor telle qu’agencée par l’auteur.

Le but ici n’est pas de démontrer que Jean est plus fort que Michel. Il n’est jamais exclu que l’écrivain de l’époque soit un grand écrivain. La charge sociétale de l’œuvre de Houellebecq ne la disqualifie pas, et surtout elle ne l’épuise pas. Houellebecq vaut beaucoup mieux que sa fonction anthropologique. Il y a, chez lui, à coté des réflexions directes qui lui valent l’attention de la société, un travail plus en creux, plus discret, plus textuel, un travail en mineur qui est le propre de cette parole muette nommée littérature, en grande partie intraduisible dans la conversation commune. Ce travail n’est appréhendable que par la lecture, par une lecture textuelle, matérielle, qui ne se contenterait pas d’absorber les propos délivrés par un roman. Qui s’attacherait, davantage qu’à ce qu’il dit, à ce qu’il fait.

Le mineur, oui. Souvent défini, parfois brandi, rarement compris. Mineur s’entend musicalement. Le mineur n’est pas le minoritaire –même s’il y est condamné. Il est le petit, le discret, l’inaperçu. Le mineur ne s’oppose pas au majeur au sens ou prétendrait le contester ou le subvertir ; le mineur n’est pas contre, il préférerait ne pas ; le mineur est sans opinion ; le mineur ne travaille pas dans le négatif, il s’enroule dans la pleine puissance de son écriture ; le mineur ne statue pas sur un territoire prédécoupé qui s’appellerait la société, il invente son propre territoire, emplis d’éléments réalistes et quotidiens assurément empruntés à notre référent commun, mais agencés par lui. Non pas un discours sur la société mais une traversée d’elle. Le mineur découpe un périmètre régi par des évaluations propres, qui en tant que telles sont hors d’atteinte des critères régissant une communauté d’hommes, un pays ; ses mots muets, alignés par des milliers de plumitifs inconnus ou connus (Houellebecq et Despentes compris) sont inaudibles par la société en tant que société.

Tant qu’il y aura des livres et quelques individus pour les lire, le champ littéraire (français ou estonien) comprendra une partie émergée, le domaine du majeur, et une partie potentiellement visible par tous mais vue par peu, le mineur. Coté majeur : une dizaine de noms — de gauche ou de droite, blonds ou bruns – dont l’œuvre se prête, sans y être réductible répétons-le, au commentaire avide de tendances et de généralités. Coté mineur : cette dizaine-là mais sous un autre angle, sous l’angle de la lecture et non du discours, ajoutés à tous ceux qui fabriquent des phrases écrites et les repassent de sorte qu’elles produisent du réel et de la pensée, usine en autogestion qui n’aurait nul compte à rendre à un ensemble qui la dépasse, juste des agencements alternatifs à proposer à quiconque se trouve passer dans le coin, par hasard ou par lassitude du majeur.

La question n’est pas de dessiner le territoire de la littérature française des années 2010, mais de savoir comment le parcourir. En empruntant les voies majeures ou mineures ? Cette question, il appartient à chacun de la trancher chaque jour que la décennie à venir fera : qu’est-ce que je lis et comment je le lis ? Ça commence maintenant.

2 Commentaires

  1. Qu’est ce que je lis ? je me pose souvent cette question, ou plus précisément, qu’est ce que je peux lire à part du Houellebecq ou du Bégaudeau? Qui sont les cousins de ma famille littéraire?

    • il y a tant à lire, rien qu’en France : Rosenthal, Vasset, Cadiot, Quintane, Bantegnie, Deville, etc

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