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La vie n’a pas de sexe

Article pour Inculte soumis au copyright

 

Je suis une créature sinistre et constipée. Je suis un mort-vivant, un tas insensible. Je suis encore beaucoup plus défavorisé que les singes parce que, au contraire d’eux, je présente tout un éventail de sentiments négatifs. Tout ce que je touche se change en merde. Au mieux de ma forme, je ne fais que distiller l’ennui.

Pourquoi ce désastre ?

Parce que je suis un homme.

Ce n’est pas moi qui le dis –comment une engeance aussi entravée intellectuellement que la mienne pourrait-elle accoucher de sa propre critique ? C’est Valerie Solanas. Tous les anathèmes ci-dessus sont tirés du SCUM Manifesto écrit par elle en 1967, un an avant qu’elle tire sur Andy Warhol, inaugurant peut-être avec le pape du pop son programme explicite de « supprimer le sexe masculin ».

Je pourrais me vexer comme après une éjaculation précoce. Au minimum je ne devrais pas me faire l’écho de ce texte. Je ne devrais seulement pas l’avoir lu. Promouvoir une pensée qui veut ma mort, il faudrait être con comme un homme.

Le plus logique, le plus indiqué pour mon orgueil et pour ma fiabilité sexuelle serait de briser là.

Or je continue. Il va y avoir un texte.

Ce texte va d’abord dire qu’il y a dans le SCUM Manifesto tout ce qu’on aime dans la prose politique des années soixante. Radicalité euphorique, mauvaise foi lucide -tout ce qu’on aime. Première phrase : « Vivre dans cette société, c’est au mieux y mourir d’ennui ». Et bing. Vrai ou faux, excessif ou insuffisant, c’est du jouir textuel immédiat, et une grosse envie de vivre dans la foulée. Les années 60 c’est d’abord un souffle, un rythme battu à l’unisson de millions de coeurs, il serait temps que nos néo-réactionnaires s’en rendent compte ou simplement s’en souviennent. Et adoptent, qui sait, cette façon de placer haut la barre des possibles, d’exiger du monde qu’il offre son meilleur. D’exiger par exemple qu’il nous épargne le calvaire de travailler : « Rien, humainement, ne justifie l’argent, ni le travail pour quiconque au-delà de deux ou trois heures par semaine au grand maximum. Tous les travaux non créatifs (à peu près tous les travaux exercés à ce jour) auraient pu être automatisés depuis longtemps ». Qu’il épargne aux femmes la grossesse et la mise à bas :« Devrait-on alors obliger un petit nombre de femmes à faire office de lapines pour les besoins de l’espèce ? C’est hors de question, évidemment. La réponse, c’est les laboratoires de reproduction ». Qu’il nous épargne, ce serait bien aimable, l’inconvénient d’être mort :« Toutes les maladies sont guérissables, et le vieillissement et la mort sont dus à la maladie. Il est donc possible de ne jamais vieillir et de vivre éternellement ». Il y eut cette idée de ne mourir jamais, elle germa en même temps que poussaient les cheveux, aujourd’hui à nouveau nous sommes mortels.

Folle est peut-être Valerie Solanas. Les propos tenus aux journalistes pendant les années 70 sont d’une mégalomane aussi géniale et insupportable qu’un Mohammed Ali de la même époque (« Pour un malheureux bifton, vous avez droit à SCUM Manifesto, le meilleur texte de toute l’histoire, qui ne sera surpassé que par mon prochain livre »).C’est dingue ce que l’idéologie plan-plan aime à dire que les fous détiennent la vérité, et comme elle oublie d’appliquer ce sympa postulat quand l’occasion s’en présente. La pensée de Solanas fut mise sur le compte d’une folie que le mauvais coup fait à Andy confirma, et l’on n’en parla plus. Pourtant il y a bien là une pensée, il faudrait dire un système. Le temps où écrit Solanas est celui des systèmes. C’est le temps où le féminisme s’inscrit dans un projet de réécriture globale de la société : « Ce qui pourra libérer les femmes de l’emprise masculine, ce sera donc la destruction totale du système fondé sur l’argent et le travail et non l’égalité économique à l’intérieur du système ». C’est le temps où tout est dans tout et inversement, où le démontage d’une pièce induit le démontage de l’ensemble, où chaque segment est à la fois une cause et un effet, la phrase de base étant construite selon ce système binaire, commençant par un « comme » causal ou par « vu que », affirmative toujours, ignorante des minauderies de la précaution locutoire, pas que ça à faire, toute une société à repenser, un système à renverser.

Renverser, c’est le mot. A la base du SCUM, il y a un magistral et inacceptable renversement. Soit par exemple deux phrases, dont nous avons masqué un mot commun : « ____ n’est qu’un corps, inapte aux rapports intellectuels » ; « Cellule complètement isolée, incapable d’établir des relations avec qui que ce soit, ses enthousiasmes ne sont pas réfléchis, ils sont toujours animaux, viscéraux, son intelligence ne lui sert qu’à satisfaire ses besoins et ses pulsions. ____ ne connaît pas les passions de l’esprit ni les échanges mentaux ; ne s’intéresse qu’à ses petites sensations physiques ». L’élément manquant, un réflexe vous l’a fait deviner. Il s’agit de quelque chose comme « chien », « grenouille », ou plus sûrement « femme » sans quoi on ne s’occuperait même pas de lui dénier la possibilité d’avoir des « échanges mentaux ». La femme c’est bien connu est prisonnière de son corps et cette passion endémique lui interdit l’extraversion du dialogue ou de la pensée. C’est bien connu, et c’est bien pour cela que Solanas invite à le méconnaître, et qu’il faut, comme on l’a compris si on n’est pas trop inattentif, mettre combler les blancs des deux citations par « l’homme ». Elle a osé. Balayés du revers de la phrase, les millénaires de tranquille sexuation au profit des hommes, plus les cent ans de psychanalyse qui en sont la queue de comète et ont fait croire que la femme, voyez-vous, ne souhaitait rien tant que de se greffer un pénis, et que c’est pour ça qu’elle fait des bébés qui sont des gros pénis -quand on les regarde de gauche à droite. Alors que c’est le contraire : « Femelle incomplète, le mâle passe sa vie à chercher ce qui lui manque, à tenter de devenir une femme » ;« Autrement dit, ce ne sont pas les femmes qui envient le pénis, mais les hommes qui envient le vagin ». Re-bing.

Une fois opéré ce renversement primal, tout coule de source, il suffit de décliner le paradigme. Puisqu’il désire être une femme, l’homme « revendique tout ce qui caractérise en fait les femmes, la force de caractère et l’indépendance affective, l’énergie, le dynamisme, l’esprit d’initiative, l’aisance, l’objectivité, l’assurance, le courage, l’intégrité, la vitalité, l’intensité, la profondeur, le sens de la rigolade, etc ». Et inversement il projette sur les femmes tout ce qui le constitue et dont il a honte : « la vanité, la frivolité, la banalité, la faiblesse, etc ». Ainsi la maternité est un attribut masculin dont les hommes se débarrassent en le collant sur le dos des femmes, comme un poisson d’avril. Ainsi la « la Fille à son Papa » accepte en se soumettant à la parole du père de se convertir à la passivité qui caractérise les mâles –en gros la petite fille sage est un mec :« l’effet de la paternité sur les femmes est d’en faire des hommes ». Et ainsi de suite. C’est vertigineux, renversant oui, ça en devient presque systématique au mauvais sens du terme, répétitif, mécanique comme un théorème, recette de cuisine trop simple pour être honnête : prenez ce qui est, inversez-le et la vérité se dépose dans la poêle.

Il y a cependant un point d’accroche de ce système qui le fait sortir de la circularité de la révolution et l’empêche de tourner en rond. Un tiers s’invite là-dedans et donne à l’ensemble un horizon qui, en même temps qu’il met en veilleuse le timbre revanchard du texte, confère à celui-ci sa puissance singulière. A ce bond hors de la guerre des sexes servent de trampoline des formules comme « la virilité est une déficience organique, et les hommes sont des êtres affectivement infirmes ». Toujours cette idée que le mâle est incomplet, sauf que cette fois on précise de quoi il manque. L’homme, c’est simple, est un handicapé du sentir. Un « débile affectif », un pauvre hère « incapable d’amour ». A vrai dire on tique un peu à la découverte de ces formules –elles sont récurrentes- qui boutent l’homme hors du royaume de l’affectif et de l’amour. Ce qu’on présentait comme un élément propre à donner de l’air à une pensée close sur ses opérations d’inversion, serait-ce au contraire le mur de lieux communs dans quoi elle s’explose, promise à un paradis sans vierges nues ? En effet, on a déjà entendu cela quelque part, les femmes sensibles et les hommes rationnels à proportion de leur insensibilité. Déjà entendu l’apologie de ce bon sens qui dispose les femmes à une clairvoyante appréhension du réel proche, l’homme prenant en charge quant à lui les perspectives au long cours, les grands destins téléologiques, l’Histoire avec un grand h comme Homme, en tant précisément qu’il est « incapable de profiter de l’instant présent ». Chacun en somme ayant les défauts de ses qualités, et se partageant les rôles conformément à ses aptitudes propres.

Solanas évidemment va plus loin, sans quoi on ne serait pas en train d’en parler. Ce qui différencie hommes et femmes, il faudrait dire le pôle mâle du pôle femelle, c’est que les secondes ont pris la mesure de la situation humaine, et qu’elles entendent bien vivre au diapason de la vie réelle, cousue dans le quotidien et l’immédiateté. Quotidien ne désigne pas ici le champ ménager à quoi on assigne les femmes, mais la zone exacte dans quoi l’être humain est voué à exister. N’ayant pas ramené l’existence à sa juste mesure, créature dévoyée par rapport à cet ancrage, l’homme échafaude de grands chantiers compensatoires et totalement à côté de la plaque. Parmi eux l’Histoire. Mais aussi l’Art : « La vénération pour l’«Art » et la « Culture » distrait les femmes d’activités plus importantes et plus satisfaisantes, les empêche de développer activement leurs dons, et parasite notre sensibilité de pompeuses dissertations sur la beauté profonde de telle ou telle crotte ». Bing again. S’affiche ici un programme qui ne dissemble pas du projet debordien de reconquérir le quotidien, de réinventer la vie ici et maintenant en se réappropriant ce dont les macro-discours nous ont séparés. Il s’agit de retrouver la vie, ni plus ni moins.

Ce qu’il faut entendre, plus généralement, dans la tonitruante saillie anti-mecs qu’est de prime abord le SCUM Manifesto, c’est la glorification du principe de vie contre les pulsions morbides dont les hommes dominants irriguent le monde.Ainsi, l’homme « trouve que l’affirmation de sa virilité vaut bien toutes sortes de mutilations et de souffrances, et il la fait passer avant un nombre incalculable de vies humaines, la sienne comprise ». Remarquable chute de phrase – on tient là une styliste-, ce « la sienne comprise » ouvre sous nos pieds un gouffre, celui-là même où se précipite dès qu’il peut un être appelé l’homme, suicidaire impénitent. On le dit épris de lui-même, assoiffé de puissance, requis par la mise en œuvre de son triomphe exclusif, or c’est à son anéantissement qu’il travaille sans relâche : « Il est ravagé de haine, non de cette haine rationnelle que l’on renvoie à ceux qui vous insultent ou abusent de vous, mais d’une haine irrationnelle qui frappe sans discernement, haine, au fond, dirigée contre lui-même ».

Nous voilà au cœur de l’affaire, par rapport à quoi la sexuation trash partout proclamée dans le texte a failli faire diversion. Cette haine de soi propre à l’homme, Solanas ne l’appelle pas nihilisme, et pourtant il s’agit bien de cela, et dans une acception nietzschéenne que corroborent certains appendices sulfureux de la démonstration : « Quand le contrôle génétique sera possible – et il le sera bientôt – il est évident que nous ne devrons produire que des êtres complets, sans défauts physiques ni déficiences générales telles que la masculinité. De même que la production délibérée d’aveugles serait parfaitement immorale, de même en serait-il pour la production délibérée d’êtres tarés sur le plan affectif ». Sans aller forcément jusqu’à un très explicite eugénisme que Nietzsche lui-même n’aurait seulement pas imaginé, il est évident que la pensée a déplacé sa ligne de front. Il n’y a plus les hommes et les femmes, il y a quelque chose comme les actifs et les réactifs, lexique dont Solanas propose une extension sans le reproduire à l’identique : « Pourquoi les trépidantes, les scories bouillonnantes continueraient-elles à se traîner misérablement au milieu de toutes ces sinistres mecs-femmes ? Pourquoi le destin des grisantes devrait-il croiser celui des grisâtres ? Pourquoi les actives et les imaginatives devraient-elles tenir compte des passives et des médiocres ? ».

On voit bien du reste les chevilles conceptuelles qui permettent de passer d’une découpe antagonique à l’autre. Entre les hommes et les femmes, il y a les « mecs-femmes », celles qui ont adopté la passivité des mecs, celles qui ont pris en marche ce train lancé vers nulle part et dont le charbon est l’ensemble des discours de diversion : la culture, l’art, on l’a dit,  (« la femme-mec apprécie la crotte baptisée « Grand Art », elle s’imagine faire ses choux gras de la conversation masculine alors qu’elle en chie d’ennui »),mais aussi, bien sûr, la morale. Dès lors Solanas peut officialiser l’infléchissement certains que le cours de sa pensée a fait subir aux données de base du manifeste : « le conflit ne se situe donc pas entre les hommes et les femmes, mais entre les SCUM – les femmes dominatrices, à l’aise, sûres d’elles, méchantes, violentes, égoïstes, indépendantes, fières, aventureuses, sans gêne, arrogantes, qui se considèrent aptes à gouverner l’univers, qui ont bourlingué jusqu’aux limites de cette société et sont prêtes à se déchaîner bien au-delà, et les Filles à son Papa, gentilles, passives, consentantes, «cultivées », subjuguées, dépendantes, apeurées, ternes, angoissées, avides d’approbation, déconcertées par l’inconnu, qui préfèrent croupir dans le purin (là au moins le paysage est familier), s’accrocher aux singes, sentir Papa derrière et se reposer sur ses gros biceps ». On a bien lu. La SCUM sera méchante, violente, égoïste, sans gêne, et apte à gouverner l’univers. C’est-à-dire qu’elle sera ce qu’à tort on appelle un mec. Les SCUM ont des couilles, mais on ne pourra plus dire qu’exerçant leur pleine puissance, elles ne tendent qu’à vouloir ressembler aux mecs (on vous a vu venir) pour la bonne et simple raison que les couilles sont un attribut féminin, oui monsieur : « les femmes sûres d’elles, celles qui n’ont pas froid aux yeux, qui aiment que ça bouge, les femmes-femmes, méprisent les hommes et les femmes-mecs lèche-cul ». Il y a donc les mecs, passifs, fragiles, fébriles, paumés, centrés sur leur vide ontologique, les femmes-mecs qui sont tombées dans le panneau de la responsabilité, et les femmes-femmes chevauchant comme des cow-boys les forces de vie.

Les femmes-femmes ne se contentent pas d’avoir des couilles. Elles se les grattent, et en public s’il vous plaît, agglomérées en bandes de voyous de la pire espèce « dont le seul divertissement est de rôder à la recherche d’émotions et d’événements excitants, qui font des scènes et offrent le spectacle répugnant, vil, gênant, de salopes acharnées contre ceux qui leur agacent les dents ». Il est temps de préciser que SCUM n’est un sigle qu’en deuxième main (Society for Cutting Up Men –société pour tailler les mecs en morceaux). Avant tout, SCUM doit être pris comme un mot, et cela veut dire : rebut, lie, écume, scorie. Ce genre de choses. La pensée qui tout à l’heure a semblé s’égarer dans des contre-allées hygiénistes voire eugénistes se révèle maintenant une apologie de la vulgarité, entendue comme volonté d’entretenir avec le réel immédiat un rapport cru et non mensonger. Se servir à pleines mains dans le réel sans précaution et sans bornes, voilà tout le programme. Hédoniste ? Oui, avec la nuance triviale qu’on a dite. Pas exactement carpe diem. Plutôt prendre son pied que cueillir le jour : « dans une société féminine, le seul Art, la seule Culture, ce sera des femmes déchaînées, contentes les unes des autres, et qui prennent leur pied entre elles et avec tout l’univers ».

SCUM Manifesto ne serait qu’une charte saphiste de plus ? Pour le faire rentrer dans le rang, on repassera encore. Ne pas oublier en effet que le sexe n’est pas la chose la plus indiquée au monde : « Le sexe ne permet aucune relation. C’est au contraire une expérience solitaire, elle n’est pas créatrice, c’est une perte de temps ». Il est aussi « le refuge des pauvres d’esprit ». Qu’est-ce donc que ce pied qu’on ne prend pas au lit ou dans des toilettes de boite de nuit ? A vrai dire, on a déjà répondu à cette question. Le pied à prendre, avec ou sans sexe, c’est le pied de la vie, de la vie en tant que vie, en tant que permanente affirmation d’elle-même et affirmation tout court. C’est pourquoi la bande-son qui accompagne « le début d’une ère nouvelle », dont « l’édification se fera dans une atmosphère de fête » est un bout à bout d’éclats de rire. Tout le long de ce manifeste réputé exclusivement acrimonieux, il est beaucoup question de « rigolade », de « joyeusetés », d’« humour », de tout ce dont les mecs et les mecs-femmes sont désespérément dépourvus. Toutes ces choses qui sont l’écume de la vie réelle, le panneau de signalisation indiquant que des vivants se trouvent dans le coin. Il se peut que Solanas ait tiré sur Warhol moins parce qu’il était homme que parce qu’il était triste.

Un commentaire

  1. L’analyse est vraiment super. Et il y a une phrase que je trouve excellente (je ne sais pas combien de fois je l’ai relue) : « Il y eut cette idée de ne mourir jamais, elle germa en même temps que poussaient les cheveux, aujourd’hui à nouveau nous sommes mortels ».

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