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La meilleure façon de finir

Article pour So Foot soumis au copyright

Deux fois pendant ce mondial, la France zidanolâtre craignit de voir son champion accablé d’une sortie foireuse. D’abord quand il faillit avoir joué son dernier match sans le savoir -contre la Corée du Sud, dont il ramena une suspension pour le match du Togo potentiellement éliminatoire. Ensuite quand, à un carton jaune près en demie, la dernière tournée du dieu aurait pu prendre la forme d’une belote sur le banc de touche de la finale. Deux fois la France souffla en se passant une main sur le front. On avait échappé au ridicule. Et gagné le droit à ce qu’on sait : torse de Materazzi, tête de Zidane, tête de Zidane dans torse de Materazzi (et dans la gueule d’icelui s’il avait été moins grand). Expulsion, tête basse, vestiaires, pas venu chercher sa médaille, la honte. A part une soudaine poussée de strip-tease au moment de tirer son pénalty à Buffon, suivie d’une danse des canards dans le plus simple appareil, on ne pouvait cauchemarder pire.
Pourtant, si l’on prise le juste davantage que le bonheur, on devrait se réjouir de cette sortie, la plus juste qui soit. On aurait voulu pré-écrire un dénouement parfaitement conforme au joueur que fut Zidane, on n’aurait pas mieux fait.

Partons de l’équipe qu’il emblématise. De sa première mouture, concoctée par Jacquet en 94, il reste peu de joueurs dans la collection printemps-été 2006, mais le style, lui, est toujours là. Le style ? Italien. Enfin, ce que la vox populi désigne obstinément par « italien », sans un regard pour les treize buts plantés par la squadra 2006, ou pour les magnifiques séquences de jeu en triangle offertes par elle pendant la compétition. Si les clichés n’avaient pas la peau dure, si la rumeur était plus réactive, et si « italien » désigne un jeu bétonné reposant sur le six de derrière, alors maintenant c’est français qu’on devrait dire. La passation de pouvoir est datée, officialisée par le roi déchu lui-même, par la voix d’Albertini, après son élimination par la France en quarts de finale en 98 : « nous avons accouché d’un monstre », dira-t-il. Les français lavent désormais plus azzuro que azzuro. Plus royalistes que le roi, ils alignent trois défensifs au milieu, font subir à l’adversaire un pressing de sauvages et comptent sur des coups pour planter le but. Des coups, oui : montée de Blanc contre le Paraguay et doublette mystique de Thuram contre la Croatie en 98 ; coup-Franc de Zidane contre l’Espagne, pénalty en or discutable contre le Portugal et dernière minute de Wiltord en 2000 ; pénalties de gagnants au loto contre le Portugal puis l’Italie en 2006.
On a bien dit : planter LE but. D’Italie, les cadres de l’équipe championne du monde ont d’abord ramené la culture du 1-0, et avec elle son lot fatal de matchs tendus, étriqués, douteux, voire carrément patibulaires. Demandez un peu aux Portugais ce qu’ils en pensent, des matchs contre la France. Et demandez à la France, maintenant. Maintenant que le sort s’est retourné contre elle, versatile comme une transversale qui renvoie la feuille morte de Zidane derrière la ligne et la mine de Trézéguet devant la ligne deux heures plus tard. Dans ses mésaventures de la finale, la France pourrait voir, si elle s’en donnait la peine, le reflet du monstre qu’elle est devenue. D’une certaine manière, le scénario foireux est intégré à son logiciel. Avec des incidents comme : torse de Materazzi, tête de Zidane, tête du second contre torse du premier (ou gueule s’il avait été plus grand).
Normal, tout ça. Quand l’Italie rencontre l’Italie, ou plutôt quand la France rencontre la France, quand deux monstres se regardent en miroir, ça ne peut donner qu’un des matchs les plus laborieux du mondial. Pareil en demi, contre un Portugal converti à la francitude par Scolari. Où l’équipe de France déroule pleinement son programme génétique, c’est contre les équipes qui ont du ballon. Ils créent du jeu, elle le détruit. Ils essaient de donner de la fluidité, elle ramène tout à une bataille de rues. Ils veulent donner de l’air, elle les étouffe. Etouffés les Espagnols, étouffés les Brésiliens, par un onze bleu ravi de ne pas avoir à se donner une animation offensive dont elle est bien incapable. A la rigueur cette équipe n’a pas besoin d’attaquants, et affiche même une belle capacité à les affaiblir (Henry) désarmer (Trézéguet), ou carrément dissoudre (Guivar’ch).
Et pourtant c’est un joueur à vocation offensive que la France a désigné pour lider maximo de cette génération. La belle tête chauve d’un artiste est brandie en étendard d’une équipe sans art. Rien de bien paradoxal dans ce paradoxe. L’indécrottable monarchisme des français a joué, qui installera peut-être bientôt dans le palais (le palais, oui) de l’Elysée un patronyme explicite. Monarchisme républicain, quand même, doté d’une constitution réduite à deux articles. 1, aussi collective soit une réussite, aussi liée à la cohésion d’un bloc-équipe, il faut qu’un grand homme, dans le récit officiel, en assume seul le génie ; 2, ce génie doit être doté des attributs de droit divin que sont le don de vision (De Gaulle prévoyant la débâcle), la tête de veau ou le passement de jambes après roulette. Il en fallait donc un, et il fallait que ce fût Zidane, plutôt que Deschamps (assurément le vrai vainqueur de la coupe du monde) ou l’industrieux binôme Vieira-Makélélé. En 98, Zidane avait eu le bon goût de donner un semblant de légitimité à son sacre usurpé en plantant deux buts in extremis. En 2006, sa grande prestation contre le Brésil a fort heureusement rendu possible qu’un grand homme soit agrafé à ce qui subitement se révélait une grande équipe. En même temps qu’on retrouvait une flotte digne de ce nom, on en retrouvait l’amiral. Tout allait bien.

Tout allait bien jusqu’à tête de Zidane, torse de Materazzi, tête du premier dans torse du second et dans sa gueule s’il avait été plus grand, et la France bien emmerdée, le 10 juillet, entre volonté et impossibilité d’en parler, entre l’impératif national de consolider la statue et l’envie de l’enduire de goudron. Et pourtant il faut en parler, car le fin mot de l’affaire se niche dans cet incident. Le capitaine a quitté le navire ? Rien d’étonnant : le capitaine ne s’est jamais vraiment plu sur ce navire, dont il n’a jamais vraiment été le capitaine. Ce navire est rempli de galériens gagnant des mètres à la force de leur puissance de récupération, les esthètes n’y sont recrutés que pour donner l’illusion que la croisière s’amuse. Alors l’esthète en chef n’arrive pas à y épancher son art comme il l’entendrait. A côté des rares fois où ça sourit, l’esthète arborant alors sur le terrain un sourire inextinguible (Brésil, quart de finale), il y a tous les matchs où aligner quatre passes en mouvement relève de la gageure. Alors l’esthète s’énerve puis de ce jeu pourri se retire sur un coup de tête, au sens concret du terme (si Materazzi avait été un peu moins grand), et au sens Annaud-Dewaere : humeur, coup de sang, moutarde qui monte au nez du petit enfant caractériel qu’on brime. Un saoudien le marque de trop près lors du deuxième match de 98 ? Tiens, prends ça, une grosse semelle bien énervée sur la cuisse. Carton rouge, deux matchs en moins dont un couperet contre le Paraguay, merci pour le navire, capitaine.
Pourtant l’homme a tout pour se la jouer force tranquille, comme un de ses prédécesseurs à l’Elysée. Il évolue tôt dans des grands clubs qui lui offrent des Scudetto et des Liga en échange de sa signature, et dans une équipe nationale qui, convertie à la gagne par ses exilés italiens, raflent un doublé historique mondial-euro sans qu’il ait vraiment à donner de sa personne. Le problème, c’est que, autre hiatus entre la caravelle et sa figure de proue, Zidane n’est pas un gagneur. A-t-il du reste jamais fait-gagner-un-match-à-lui-tout seul, comme il est dit qu’en sont capables les grands joueurs ? Il faudrait voir. Malgré, sur la fin de sa carrière, quelques grimaces de meneurs péniblement arrachés à un faciès lisse, on n’a pas beaucoup vu le Ziz galvaniser ses troupes. On ne l’a pas beaucoup vu retourner en vin un match qui tournait vinaigre – contre la Grèce en 2004, par exemple. On ne l’a pas vu faire gagner une champions’ league à la Juve, ni réveiller un Real hagard depuis trois ans. Ne nous voilons pas la face, dévoilons au contraire la face la plus sympathique de Zidane : ce type s’en fout de gagner. Même marquer l’intéresse à peine (statistiques très faibles sur ce point). Lui, ce qu’il voudrait, c’est qu’on se passe la balle indéfiniment, qu’on s’anime les uns les autres sans autre but que l’animation elle-même. Un esthète, oui, égaré dans une génération de calculateurs implacables. Zidane s’est trompé d’époque. 72-82 lui eût été une décennie plus hospitalière, où les petits bleus sympas promenaient leur génie loser partout dans le monde. Au lieu de quoi il aura du traverser la sienne en rongeant son frein, s’autorisant juste quelques explosions, histoire de se donner de l’air. Quelques coups de tête. Contre des torses italiens, de préférence.

Il faut aller plus loin. Lâcher la proie de cette hypothèse aussi brillante que pertinente, pour l’ombre d’une autre hypothèse, plus malaisante car plus profonde. L’ombre, c’est bien le mot. L’ombre que finit par faire le panneau des quatorze cartons rouges reçus par l’intéressé. L’ombre qui, à la fin du film de Gordon et Parenno portant son nom, passe soudain sur son visage, comme un nuage noir, juste avant qu’il coure choper une expulsion dans une baston qui ne le concernait pas. A ce moment, le Real finit tranquillement un match où Zidane ne s’est réveillé que pour offrir le deuxième but victorieux. On retrouve donc l’équation de l’esthète : gagne – brio = coup de tête. Sauf qu’en l’occurrence il est si stupéfiant qu’il se soit oublié au point d’oublier les cinquante caméras braquées sur lui pour l’éternité, qu’il faut lui supposer d’autres motivations plus obscures. Non seulement Zidane se fout de gagner ou marquer, mais en plus il se fout du foot. Ou disons plus raisonnablement que d’autres affects priment sur sa jouissance footballistique.
Quels affects ? Ceux qui lui firent entretenir des rapports au mieux strictement professionnels avec Domenech, au mépris de l’intérêt d’une équipe qui par définition avait tout à gagner à leur complicité insubmersible. Même dans le cadre de l’irremplaçable aventure mondialiste, même au plus fort de la tempête, le commandant de bord demeurera incapable  de larguer un canot de sauvetage à l’attention du sélectionneur en train de se noyer dans ses contradictions sibyllines. Il préféra donc ne jamais cesser de ne pas prononcer son nom ostensiblement, enfantillage qui nous ramène à la moutarde dans le nez, mais une moutarde que rien ne ferait monter, un agacement sans objet, bref un mauvais caractère. Zidane, le grand timonier Zidane n’a jamais quitté la cour de récré, du moins il en a trimballé les mesquineries virilistes partout en Europe. Ces rapports avec Henry, c’est quoi d’autre ? A ma gauche un grand distributeur de ballons, à ma droite un grand finisseur, tout pour emmener très haut une équipe par ailleurs musclée comme un troupeau de buffles. Résultat : une seule passe décisive de l’un vers l’autre. Sur coup-franc. En huit ans. Evidence des chiffres : Zidane ne veut pas jouer avec Henry. Craint la concurrence ? Sent son leadership menacé ? Ou alors : juste pour faire chier l’autre, que du reste ça énerve copieusement. Et que ça énerve encore plus de voir le roi adouber le petit Ribéry et lui réserver l’essentiel de ses passes. Zidane a mieux à faire que gagner une coupe du monde, il a à diriger sa petite usine de nerfs, bien qu’il sache qu’à ce jeu il n’est pas le moins fragile. Materazzi le sait aussi, offre son torse à la tête de cochon qui en face porte le numéro dix. Et boum, c’est gagné.
Décidément, que des malentendus dans cette success-story. Histoire d’une génération de gagneurs un peu bourrins emmenés par un poète indifférent à la victoire. Histoire du gars le plus gentil du monde qui est en fait un sale type, à ses heures aussi mesquin et obtus que moi. Et alors tout s’éclaire. Zinedine, il se connaît par cœur, ça fait plus de trente ans qu’il se supporte. Il sait bien que niveau connerie il n’a rien à envier à personne. Il sent depuis toujours clapoter au fond de lui les eaux noires de l’ego contrarié par l’insolente existence d’autres egos –et qui n’entend pas ce clapotis ? Or tout le monde le dit gentil, attentif, ami des enfants et des poissons rouges. La presse se remplit de témoignages de sa grande bonté désintéressée. Soudain, Zinedine n’en peut plus de cette schizophrénie, de cette imposture. Quand Gordon et Parreno lui présentent le projet du film, tout de suite il pense à l’usage qu’il peut en faire. L’usage, c’est attendre la fin du match et péter les plombs en live. Un coming out, quoi. Que le monde entier voie bien la tête de lard que je suis. Et si jamais ils n’ont pas bien vu, je remets ça en clou du spectacle le plus regardé dans le monde, en pleine finale de Berlin. Et cette fois, j’y mets bien la tête. Un vrai geste de bad boy, une cantonade, du nom de celui dont on évoque toujours le charisme pour humilier ma mièvrerie. Un geste insauvable.
Et pourtant ils s’arrangent encore pour me sauver, ces bouffons. Le lendemain, ils me déclarent meilleur joueur du mondial (merci pour l’exemple, et merci pour Cannavaro), quant à mes compatriotes, afin de me laver de cette faute ils se persuadent que Materazzi m’a couvert d’immondices racistes. En fait ça ne lave rien du tout, mais c’est bien qu’ils en parlent, c’était prévu, c’était dans mes plans. Cela aussi, il était temps que ça se sache : je suis un Kabyle -un Arabe, diraient ceux que ce genre de nuances n’étouffe pas. Ca fait dix ans qu’une France incapable de fructifier le vivier de petits génies maghrébins qui tapent la balle dans ses banlieues se coltine un Arabe pour emblème de réussite. Ce malentendu-là, il fallait qu’il éclate aussi. C’est fait. J’ai perdu la finale et risqué ma tête, mais ce n’est rien auprès de ce que j’ai proclamé en enfonçant le torse de Materazzi. J’ai réussi ma sortie.

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