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Je suis mort et je m’en fous

Article pour Transfuge soumis au copyright

 

Tout écrivain français à qui l’on demande si la littérature française est morte est fondé à foutre son poing dans la gueule de l’interviewer. Après tout on est en train de lui suggérer qu’il est mort, ou qu’il n’existe pas, ou que franchement c’est pas la peine d’insister mon gars.

Or en général l’écrivain français réceptionne la question avec respect, c’est tout juste s’il ne la prend pas en note sur son petit carnet d’écrivain. Discipliné comme un jardin à la française, il réfléchit même à une réponse intelligente cet imbécile.

Il réfléchit d’abord à cette drôle d’entité, littérature française. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, littérature française ? Un ensemble d’œuvres littéraires écrites en français, ok, mais y’a-t-il là de quoi former un concept opératoire ? Pour croire que « littérature française » puisse étiqueter davantage qu’une liste, un registre de préfecture, au mieux un corpus, il faut croire, en amont, que la nation française soit davantage qu’un territoire découpé sur la surface du globe par un tailleur approximatif. Il faut croire qu’être français c’est pas seulement un papier monsieur !

On ne le croit pas.

Une chose pourrait éventuellement unir substantiellement des millions d’œuvres écrites au fil des siècles à l’intérieur de l’héxagone, et ce serait la langue. La langue si l’on admet qu’elle ait un génie, au sens où il y aurait eu un génie du christianisme, au sens où les patriotes pensent qu’il y a un génie de la France, De Gaulle en tête qui en avait une certaine idée. Mais, sans parler des écarts entre époques, Molière et Pascal parlent-ils la même langue ? Rimbaud et Zola ? Céline et Giraudoux ? Quand bien même les unirait une langue commune, elle est précisément ce dont s’émancipe chacun pour manifester son génie, qui consiste toujours en une saisie singulière du vocable patrimonial. Non seulement la littérature n’a pas de patrie, mais elle est ce qui se soutient de n’en pas avoir. Déterritorialisation, comme disait l’autre.

Il n’y pas de littérature française, il y a des écrivains qui cohabitent sur un même territoire, parfois à leur plume défendante ; il y a des familles stylistiques très antagoniques, des stratégies littéraires quasi-incompatibles ; il y a Diderot et Rousseau, et l’on est en droit de priser l’un et moquer l’autre, au choix ; il y a Echenoz et Jean d’Ormesson, et l’on est en droit d’avoir lu zéro ligne de l’un et l’intégrale de l’autre, au choix. Il y a sept-cents romans publiés en septembre, à peine moins en janvier, et qui avalerait l’ensemble aurait du mal à tout aimer, il y aurait toujours une phrase bancale, là, au milieu du trois-cent-quarante-troisième de janvier, ou un personnage mal caractérisé dans le quatre-cent-trente-deuxième de septembre. On peut le supposer.

Portes ouvertes ? Certes, mais que forcent à ouvrir et rouvrir ceux qui tiennent à résorber ce beau multiple en une unité monumentale, et qui, non contents d’avoir fait rentrer chacun dans le troupeau national, adorent flanquer d’une épithète le fallacieux ensemble « littérature française » ainsi créé. Souvent c’est « morte » qui revient. Ou « déclinante ». Sous la forme d’une question, c’est plus délicat. Vous pensez que la littérature française est a) morte ou b) simplement déclinante ?

Sa brève réflexion ayant établi que la littérature française n’est qu’une somme d’oeuvres, l’écrivain français devrait envoyer d’un coup de pied au cul son sournois questionneur lire un échantillon représentatif de publications récentes, mettons cent romans, vingt recueils de poésie, autant de pièces de théâtre, et quelques sommes philosophiques pour la route. Une fois ce travail accompli, on pourrait commencer à causer un peu, et constater bien sûr qu’une telle profusion désarme joyeusement toute généralité, et qu’il y autant de bêtise à proclamer la littérature française qu’à la proclamer géniale. Du moins aurait-on enfin l’impression de PARLER DE QUELQUE CHOSE.

Bien sûr le sournois questionneur ne se donnera pas cette peine. En général c’est un journaliste que la littérature n’intéresse que lorsqu’elle se cristallise en actu (rentrée littéraire, Goncourt), ou lorsqu’elle consent à s’agencer en tendances. Depuis dix, vingt, trente ans, depuis toujours peut-être, la tendance est : le déclin.

Le sournois questionneur n’a rien lu, ou si peu, mais il peut présenter des faits pour justifier une question qui est déjà une réponse – toute sa sournoiserie consiste en cela. Il y a quelques mois, il mentionnait triomphalement le dernier Nobel français, Claude Simon, plus de vingt ans déjà ! Bon, l’argument est caduc depuis que Le Clezio a redonné un peu d’orgueil au pays du fromage, lui qui, me confia-t-il un mardi, déteste le fromage. Mais le questionneur sournois a un plan B, et c’est du solide, de la vraie enquête, de la stat’ qui en dit long, des chiffres que tu peux rien faire contre. Le nombre de traductions de livres en langue française ! En baisse constante ! Ne serait-ce qu’aux Etats-Unis ! Bernard Pivot aura beau se démener, la francophonie est une île qu’une irréversible fonte des glaces submerge à vue d’œil.

L’écrivain français est parfois bête outre que discipliné, et le voilà qui se lance dans un laborieux et contre-productif argumentaire, disant que de toute façon les Américains n’ont jamais beaucoup traduit, et qu’ils sont, en littérature comme en cinéma, aussi autocentrés que protectionnistes. Or l’écrivain français devrait tout simplement répondre que oui et alors ? N’être pas traduit est-il une marque de médiocrité ? Que la littérature nigériane soit peu traduite dans le monde indique-t-il à coup sûr qu’elle soit nulle ?

Bien qu’enclin à la conviction que oui, le sournois questionneur conviendra à haute voix que non. Puis finira quand même par exprimer le fond de sa pensée. D’accord mais la France c’est pas pareil, dira-t-il. Et nous serons arrivés au nœud de l’affaire, qui finalement regarde assez peu la littérature.

La France c’est pas pareil. La France ne vient pas de nulle part, alors que le Nigeria ne vient que d’Afrique. Fut un temps où une partie non négligeable des écrivains mondialement connus étaient français. Fut un temps, le même, où la France possédait un empire colonial qui avait de la gueule. Puis est venu un temps où les peuples colonisés ont commencé, contre leur propres intérêts et autres aspects positifs, à réclamer leur indépendance. Les richesses de la planète qu’on s’était joyeusement partagé à quatre ou cinq, il fallut les partager à cent, cent-cinquante, deux-cents. Bien que le partage ne soit toujours pas un modèle d’équité, les grandes nations comme la France durent admettre que leur part rétrécisse. En littérature, pareil : alors qu’il y avait une poignée de pays dotés d’une importante logistique de diffusion et capables pour cela de concourir aux jeux olympiques du grantécrivain (un peu comme le rugby aujourd’hui encore), il y en a maintenant dix fois plus. Du coup votre tour d’être sacré revient moins souvent. Vous décrochez le Nobel tous les vingt ans plutôt que tous les cinq. Normal. Pas de quoi en faire un fromage, même au pays du.

En littérature comme en économie, on appelle déclin la fin étonnamment tardive de l’anomalie constituée par trois ou quatre pays européens dominant une multitude d’autres dont certains beaucoup plus peuplés. Tous les humanistes devraient se réjouir que cette fâcheuse parenthèse se referme, du moins trouver tranquillement logique que les deux pays comptant plus d’un milliard d’habitants se taillent aujourd’hui une part à peu près proportionnelle du gâteau. Or on ne se réjouit pas. On dit : déclin. On ne regarde pas le verre à moitié plein du développement de multiples pays pauvres, mais celui à moitié vide de notre récente mise en minorité. À quoi cela tient-il ?

Cela tient bien sûr à un réflexe chauvin assez semblable à celui de s’attrister de ne plus voir aucun coureur français gagner le Tour, alors qu’on les enquillait du temps où il n’y avait que nous et les Belges au départ. Mais il y davantage, sans quoi on ne pleurnicherait pas à ce point. Il y a l’idée que le trône que nous avons quitté nous revient. Que les successeurs sont des usurpateurs qui ne feront rien de leur pouvoir, alors que nous nous avons quelque chose à faire valoir aux yeux du monde. En termes laïcs  : des valeurs universelles, des principes. En termes mystiques : une mission, une vocation. Dans les deux cas, le sentiment d’une spécificité dont il serait juste et rationnel que chacun profite sur cette planète.

Il y a là beaucoup d’orgueil, il n’est pas très original de le constater. Ce qui paraît plus étrange, c’est de voir qu’un pays orgueilleux aime à ce point se raconter la fable de son déclin. Les essais de Nicolas Baverez se vendent à la pelle, et il suffit qu’un obscur journaliste anglais vienne raconter que notre culture est morte pour qu’on organise quarante tables rondes à sur le sujet.

Ce n’est bien sûr pas paradoxal.

Se poser la question de son déclin est une manière comme une autre de se croire encore un empire, ou une dynastie vouée à un destin d’exception. La haine de soi qui semble s’exprimer dans la propension des Français à constater leur provincialisation n’est qu’une manière subtile de s’auto-glorifier. Le sentiment d’une destinée se survit dans la répétitif constat d’une déchéance. Le mot déclin circule très bien par chez nous, et il circule comme un pur signifiant sans contenu, parce qu’il exhale encore le fumet d’une splendeur passée ou rétrospectivement fantasmée, comme celle du Portugal dans les films d’Oliveira.

Si l’écrivain français questionné nie le déclin, il participe à son tour à ce processus, il accrédite la question en y répondant et permet que circule encore le signifiant, et que survive ce risible sentiment d’avoir un rang à tenir dans le monde. L’écrivain français ferait donc mieux de s’en foutre, de laisser ce mot et ce débat, et de retourner écrire des livres en tâchant qu’ils soient bons, si jamais cela est permis à un mort.

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