Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

Pas encore membre ? Enregistrez-vous et simplifiez-vous les commentaires !

Dupontel

Article pour les Cahiers du cinéma soumis au copyright

Sur scène Albert Dupontel avait un corps d’abord, le plus puissant, émouvant, inquiétant apparu depuis longtemps. Au milieu des années 90, il crut bon de le transplanter dans le cinéma. Traversé par l’énergie cinétique des images qui bougent, le corps s’abêtit un peu plus, se déforma à la folie, se donna une généalogie d’enfant battu, se nomma Bernie. En un mot, il vira trash. C’est dans cet état, speedé par la colle et les sections de guitare tronçonneuse de la bande-son, qu’on le retrouve dix ans après. Sauf qu’au corps fou, Enfermés dehors offre aussi une aire de jeu citadine (friches urbaines côté pauvres, quartier Défense côté riches) qui dilate l’art mineur de la grimace en grande forme burlesque. On verra donc notre clochard neuneu accroché à la tôle d’un bus en marche comme l’autre jadis à une locomotive, ou suspendu à une antenne au sommet d’un immeuble comme l’autre jadis aux aiguilles d’une horloge.

Trashisation ou keatonisation, dans les deux cas le passage au cinéma est un simple amplificateur de contorsions. S’il y a rupture qualitative, cela ne vient que du truc en plus du cinéma, de l’objet additionnel et parfois transitionnel qu’on tripote comme un doudou quand on en hérite. Ça s’appelle la caméra. Dupontel en est dingue, il la remue dans tous les sens, shoote de traviole, multiplie les focales tape-à-l’œil, et on passe sur les filtres (jaunes, bien sûr) ou l’hideuse palette numérique. Cela pourrait être simplement superflu, vain, bête comme qui méconnaît qu’un cinéaste n’est pas un créateur (titre de son pesant deuxième film), mais c’est également nuisible. Haché de plans en plongée pure ou d’inserts de caméra subjective, bon nombre de performances sont ici gâchées voire anihilées. Restent les moments où Dupontel artiste laisse à Dupontel acteur le temps d’incarner la belle tension d’un clodo déguisé en flic et s’armant de rigorisme sans abdiquer sa bonté bébête. Là, on retrouve le corps puissant, émouvant, inquiétant apparu il y a longtemps sur scène.

Laisser un commentaire