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Comédie érotique

Portrait de Marina Fois pour Libé soumis au copyright

Il y aurait trois questions persistantes et l’intuition qu’elle n’en sont qu’une : l’acteur, le comique, les femmes. À leur jonction se tiendrait la pléthore de comédiennes drôles qu’un phénomène sociétal majeur a fait émerger depuis vingt ans. Entre toutes, l’attention se porterait sur Marina Fois, peut-être la plus douée, à coup sûr la plus strictement représentative dudit phénomène. Elle arriverait au café à 14h, souriante et coiffée d’un bonnet d’où s’échapperait une épaisse mèche blonde rangée à droite ; s’excuserait de devoir déjeuner vu que le médecin du travail l’a fait poireauter et qu’il avait même pas de ragots sur les autres acteurs ce con ; commanderait un tartare salade. On ferait jouer ensemble et séparément les trois questions persistantes qui n’en sont qu’une.

Actorat

Vilain mot mais membre constant des équations proposées par son parcours. La comédie par tous les bouts. À 16 ans, Agnès dans l’Ecole des femmes, puis départ houleux du foyer familial sis en banlieue sud (père ingénieur, mère psy) pour creuser ce sillon, bac par correspondance, conservatoire national, répertoire classique. Et la partie la plus visible : les Robins des Bois et la cascade de rôles au cinéma depuis dix ans.

Jouer, ça veut dire quoi au juste ? Les journalistes ouvrent assez rarement ce dossier avec elle, d’où sans doute sa joie très apparente, là maintenant, de se pencher dessus. Avec notamment ce conseil de Christine Carrière qui l’a dirigée dans Darling ou elle interprète la prolo éponyme : ne sois pas plus finaude que le rôle. Plus généralement, confirmant qu’il entre de l’idiotie dans le jeu d’acteur, elle ajoute qu’il est « recommandé de pas être intelligent entre action et moteur ».

Le reste du temps, ça cogite dur. C’est cela qu’on observe pendant deux heures de discussion et deux cafés chacun : une pensée en pleine gymnastique, volubile jusqu’au silence perplexe, assez sûre de sa régulière acuité pour consentir à l’absence de vues sur un point donné. Quand on lui soumet une idée encore inexplorée par elle, elle fait des yeux gourmands, genre je vais ramener ça dans mon sac à main et en faire mon 4 heures.

Penser, c’est-à-dire ? Etudier un rôle dans le but de faire corps avec lui ? Des conneries. Ne fusionner ni avec les sentiments que le jeu fabrique (et de citer Depardieu : « quand tu pleures, il faut rire à l’intérieur »), ni avec le personnage : « Je suis dans un hôtel 4 étoiles à bouffer des queues d’écrevisse, je vais pas dire que j’suis Darling, arrêtons de déconner ». On suggère même le contraire : de rôle en rôle, aussi exotiques soient-ils, il n’y a qu’une personne à l’écran, et c’est elle, Marina Fois, toujours un peu la même avec des micro-variations. La vérité de l’acteur, c‘est qu’il n’y a pas d’acteurs, et que donc « tout le monde ou presque peut l’être ».

Femme

L’évidence que cette jolie gueule facétieuse est celle d’une femme n’en en a pas toujours été une pour la première intéressée — « j’ai mis du temps à me rendre compte que j’étais une fille ». Demeure aujourd’hui une grimaçante réticence (lèvres vers le bas) à parler en termes sexués. Toujours eu beaucoup de potes mecs, constaté peu de machisme collatéral au sein de la troupe mixte des Robins. Pourtant, elle dit qu’une actrice doit «se munir d’une bonne paire de couilles », pointant un fréquent rapport de forces avec la gent masculine sur les plateaux ; puis elle dit avoir voté Royal « de très bonne humeur », certes parce qu’elle vote toujours à gauche, mais aussi par réflexe contre la réduction de la candidate à ses robes dans pas mal de discussions entre amis. Preuve peut-être que la fibre féministe implique de mettre un peu à distance son genre.

Comique

Il y a des comiques professionnels qu’on voit incapables de faire marrer hors des balises du sketch. Constamment drôle, elle serait plutôt menacée par le travers inverse de la vanne automatique. Elle parle d’un « démon qui entre en moi » même les soirs où elle a décidé de bien se tenir. Pour le coup il s’agit donc plus que d’un métier : un mode de branchement sur l’existence. Quelque chose qui aurait trait à une fondamentale gêne, celle qui transpire de son incarnation d’un film l’autre. Gêne d’avoir à exercer le tragiquement risible métier de vivre. Le réflexe humoristique est un pas de côté pour esquiver un trop gros arrivage de vie. Par exemple l’amour — d’où le romantisme réfréné par le burlesque dans le subtil J’me sens pas belle. Par exemple ses deux enfants dont le cinéaste Eric Lartigau est le père, blocs de vie incontournables à propos desquels elle note, comme une compensation, qu’on « dit jamais que c’est d’abord super drôle d’en avoir ».

Comique + actorat = problème

Or ce premier degré et demi qui fait qu’on n’y est jamais totalement peut devenir un problème dans un registre plus dramatique. Avec le risque, pour le résoudre, de faire radicalement cap vers le sombre, comme l’y invitait son sinistre personnage d’Un cœur simple adapté de Flaubert. Elle a bien sûr conscience de l’écueil (souriante : « n’allez pas vous imaginer que je n’y ai pas déjà pensé !») et formule la nécessité de ne pas couper en deux la poire de son travail : « j’m’en branle qu’un film soit une comédie ou un drame ». C’est en ce sens qu’elle a amicalement soufflé à Dany Boon qu’un César de la comédie non merci Dany.

Actorat + femme = actrice

Actrice, c’est assurément un « alibi génial pour être chiante » : assistée en permanence et une heure devant la glace tous les matins. Pourtant elle aime de moins en moins les tournées promos « narcissisantes ». Et constate que pas mal de ses copines actrices ne sont pas si pénibles que ça. Exemplairement Karine Viard ou Julie Depardieu, qui de fait ne se montreraient pas sous un jour peu favorable dans le récent Bal des actrices de Maiwenn si elles avaient abjuré tout sens du ridicule. Et Marina ne s’y mettrait pas en scène pestant contre elle-même, non pas pour avoir fait chier le monde, mais au contraire pour avoir une fois de plus, par on ne sait quelle honte d’exister, subi sans broncher sa pernicieuse cruauté.

Femme + comique = thon ?

La réticence à l’assignation à son sexe confirmerait qu’une comique se masculinise voire s’enlaidit. Or, tout en niant coquettement constituer un contre-exemple, elle évoque Lemercier, de plus en plus « féminine ». On le lui accorde volontiers, mais la question est ailleurs : le rire érotise-t-il celle qui le produit dans le temps qu’elle le produit ? Contre le sentiment dominant (fille drôle = imbaisable), on suggère que tout comique est à l’image du personnage de Sophie Petoncule campée par elle dans les Robins, réprimant les mateurs potentiels d’un « arrêtez de regarder mes fesses » tout en les offrant à leur regard. Exhibitionniste avec l’air de pas y toucher. Terriblement sexuelle, à vrai dire. Pourtant elle se dit « complètement contre le rire dans le cul » et lâche un souvenir en forme de parabole : « j’ai été très amoureuse d’un mec que je faisais beaucoup marrer, eh ben il était pas érotisé du tout !». L’éclat de rire par quoi je salue cette auto-vanne est chargé d’une si trouble intensité qu’il en contredit le contenu.

2 Commentaires

  1. Dans la première phrase, je trouve que l’ensemble de termes « l’acteur, le comique, les femmes » peut être interprété de deux manières contradictoires :
    – 1ère interprétation : l’acteur, le comique, les femmes sont une même personne, à savoir une actrice. Cela pourrait-il signifier que les femmes excellent dans les comédies, alors que les acteurs hommes sont moins bons, moins convaincants ?

    – 2ème interprétation : les femmes devraient se cantonner exclusivement aux rôles comiques, alors que les hommes sont plus éclectiques, ont plusieurs cordes à leur arc, et peuvent jouer différents types de rôles (à l’image de Jean Dujardin, par exemple, acteur comique dans « OSS 117 », acteur muet dans « The Artist », beaucoup plus sérieux dans « Contre-enquête »).

    1) Actorat

    Je trouve que le métier d’acteur est dévalorisé (« il entre de l’idiotie dans le jeu d’acteur », « il est recommandé de ne pas être intelligent entre action et moteur »), comme si les acteurs, et encore plus les actrices, devaient seulement réciter bêtement ce qui est écrit dans le scénario, en se mettant dans la peau du personnage, mais surtout en ne cherchant pas à donner un sens à leurs répliques. Un peu « sois belle et tais-toi », limite potiche.

    Mais l’on oublie que, derrière le rôle de représentation à la scène, se cache un cerveau en ébullition à la ville (« ça cogite dur »), avide d’apprendre de nouvelles choses, de s’enrichir intellectuellement, comme l’illustrent « les yeux gourmands ». L’esprit des actrices s’ouvre, après avoir subi des privations au cours des tournages. Il retrouve sa liberté.

    2) Femme

    En tant que femme, une actrice doit s’imposer sur les plateaux de tournage. Cela n’est pas nouveau et ne concerne pas uniquement le métier d’actrice. Dans beaucoup de professions, les femmes doivent presque faire preuve de masculinité pour asseoir leur autorité, ou dire tout simplement : « J’existe. Moi aussi, j’ai des idées. Moi aussi, j’ai des choses à dire. Moi aussi, j’éprouve des sentiments. Je ne suis pas un Kleenex que l’on jette, lorsque l’on n’en a plus besoin. »

    3) Comique

    « Il y a des comiques professionnels qu’on voit incapables de faire marrer hors des balises du sketch. »

    Penses-tu à des humoristes masculins, type :

    – Dany Boon, qui, à la scène, peut éventuellement s’avérer drôle (je pense à son sketch le « K-Way », qui est peut-être moins ambigu que son sketch sur La Poste, dans lequel il décrit une situation malheureusement de plus en plus critique, qui finit par ne plus faire rire, ni même sourire).

    – Franck Dubosc, que, personnellement, je préfère comme acteur dans des comédies telles que « Camping », « Bienvenue à Bord », « Incognito » (film dans lequel je l’ai trouvé touchant, aux côtés de Bénabar et Jocelyn Quivrin). Sur scène, je trouve l’humour de ses sketchs un peu lourdaud, macho, souvent sur fond de drague des filles, qui se veut faussement romantique.

    Dans un souci d’interaction entre les différentes rubriques de ce site, et pour en revenir à une discussion dans l’espace « Dis-moi » au sujet du métier de parents, on peut noter que le métier de parents semble plus amusant à exercer (« c’est super drôle ») que le métier de vivre (« tragiquement risible »), qui frise le ridicule. Voilà qui atténue le côté sécuritaire de la parentalité, et qui finira peut-être par mettre tout le monde d’accord. D’ailleurs, le côté rigolo du métier de parents, évoqué dans le texte, pourrait-il être considéré comme l’une des opérations volontaristes de gauche, à savoir chercher à s’amuser davantage dans la vie, en ayant des enfants, qui combleront leurs parents de bonheur, et leur apporteront beaucoup grâce à leur spontanéité ?

    4) Actorat + femme = actrice

    Pour être actrice, il ne faut pas avoir peur du ridicule (qui ne tue pas, comme chacun sait). Avoir le « sens du ridicule » est même fortement recommandé, voire essentiel, pour pouvoir interpréter avec justesse des rôles plus ou moins éloignés de sa propre personnalité, et pour pouvoir évoluer dans le monde de l’actorat. Il faut donc savoir pratiquer l’autodérision, quand on est une femme et que l’on souhaite être actrice.

    5) Femme + comique = thon ?

    Je trouve étrange le sentiment dominant (fille drôle = imbaisable). Au contraire, on entend souvent que l’humour est un critère dans l’attirance entre hommes et femmes. Les femmes aiment les hommes qui les font rire, et les hommes préfèrent les femmes drôles aux femmes taciturnes (certaines affichant même des tendances dépressives, mais ne tombons pas dans les extrêmes).

    Par contre, il apparaît fréquemment que les hommes apprécient les filles « faciles à vivre », dans la vie de tous les jours, mais préfèrent des filles à l’esprit plus tortueux, plus compliquées, parce que peut-être plus complètes, dans la vie de couple.

    • Juste sur le point 5 :
      on dit effectivement que l’humour est une composante essentielle de l’attirance, oh oui ça on le dit, et ce sont encore des mots à ajouter à tous ceux qu’on formule par autosuggestion, plutôt qu’en regardant sèchement la vérité factuelle
      la vérité factuelle, majoritaire, c’est que l’humour des filles n’érotise pas les mecs, au contraire
      on trouve même une trace d’un aveu semblable dans Fin de l’histoire
      mais je crois Delphine que tu viens de me donner une idée pour la prochaine question du forum

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