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Catégorie : Génie

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Ce qui suit ne se prétend pas une contribution à la question éternelle attachée à Céline, réveillée cette année par l’annulation des célébrations officielles du cinquantenaire de sa mort, et que régulièrement réveilleront d’autres circonstances, si bien qu’à l’inverse de ce que préconisent les célèbres dernières lignes de Voyage au bout de la nuit, on en parlera encore dans cent ans.

Pas inintéressante, la question. Il semble juste que le tour en ait été fait, et qu’on peinerait à égaler en puissance d’élucidation les travaux d’un Stéphane Zagdanski (qu’il résumait ici même il y a deux mois) ou d’un Yves Pagès (dans Les fictions du politique chez Céline récemment réédité), l’un montrant que la contradiction entre maestria stylistique et antisémitisme n’en est pas une, l’autre qu’elle travaille le cœur du texte célinien.

On ne s’arrêtera donc que sur un aspect de cette problématique-marronnier ; sur un élément incontournable quoique peu interrogé de son libellé. Dans « un antisémite peut-il être un génie ? », le second terme aimante tous les regards, laissant le premier imposer son évidence en toute discrétion. C’est cette évidence qu’il faut examiner. Pas tant pour la contester que pour en découvrir les ressorts. Qu’est-ce qui fait qu’à propos de tel écrivain, le mot génie s’impose à tous, alors qu’on ne le prononcera jamais pour d’autres ? Un Michaux, quelque estime qu’on ait pour son œuvre, ne sera jamais nommé génie. Ni une Sarraute. Ni pas mal d’auteurs admirables. En revanche, on le dit volontiers de Proust. Et donc de Céline, dont certains lient du reste la passion antisémite à une rivalité auto-décrétée avec le premier, seul à ses yeux capable de lui contester la suprématie au vingtième siècle.

Il ne s’agit pas ici de repasser par Kant pour remettre tout le monde à niveau sur le concept de génie – faudrait-il encore qu’on en soit, du niveau. Il s’agit, empruntant une voie nominaliste, de comprendre à travers le cas Céline pourquoi le mot est, communément et mécaniquement, accolé à un auteur. Une réflexion anthropolittéraire plus que proprement textuelle.

Ça tombe bien : le texte n’a pas grand chose à voir là-dedans. Il en va de l’art comme de la politique, les œuvres et les programmes ne fournissent qu’un critère parmi d’autres pour l’évaluation de l’artiste ou du présidentiable. L’exemple de Céline est spectaculaire : tout le monde postule qu’il est génial sans l’avoir lu. Du moins en négligeant voire occultant 90% de sa production. Un sondage sauvage le vérifierait : de lui, beaucoup ont avalé Voyage au bout de la nuit, le quart de ceux-là a poussé jusqu’à Mort à Crédit, et l’infime minorité de ce groupe clairsemé a exploré une parcelle du territoire restant. Quelques forcenés se sont aventurés dans Rigodon, une rumeur les dit en colocation dans un F3.

Si le certificat de génie de Céline tient en partie à son excellence littéraire, il repose sur un seul livre parmi quinze. Il faut donc commencer par voir pourquoi Voyage inspire un hommage superlatif.

On dira : l’évidence de sa force. Et l’auteur de ces lignes en conviendra volontiers, qu’une lecture adolescente puis pointue ont ébloui à dix ans d’intervalle. Une force textuelle avant tout. Mais précisons : la force d’un texte qui, stylistiquement, et bien qu’il s’écorche d’oral et d’argot, ne sort jamais du cadre de notre langue commune. Les écrivains de la catégorie génie ont ceci de caractéristique qu’ils portent un idiome à son plus haut, à son plus complet, mêlant genres et registres dans un même geste totalisant. Ainsi de Pouchkine, de Goethe, de Melville, de Joyce. On appellera moins volontiers génie un écrivain, fût-il immense, qui travaille à déconstruire la langue, à la faire bégayer (selon le mot connu de Deleuze), à inventer son propre idiome, insulaire, archi-subjectif, minoritaire. Avec Céline, cela se vérifie d’autant mieux qu’il a lui même pratiqué les deux, langue commune sublimée puis bégaiement singulier, et qu’il est porté aux nues pour la première et indépendamment de la seconde, celle de tous les romans post-Mort à Credit. Combien d’admirateurs du Voyage n’ont pu achever D’un château l’autre, perturbés ou agacés par la pulsation inédite, et visuellement identifiable, ce qui est rare, dont l’auteur ne démordra plus, sûr d’avoir trouvé son rythme, sa musique, son petit vélo à lui – son métro, dirait-il. En somme le style de Céline est génial tant que Céline n’a pas encore trouvé son style.

Analogiquement, Voyage au bout de la nuit est le seul jalon de l’œuvre qui se donne une amplitude universelle, au sens philosophique autant que géographique. Bardamu c’est un peu tout le monde, c’est l’homme de partout, l’homme moderne en gestation, et il délivre, au fil d’une pérégrination planétaire, des aphorismes définitifs sur la condition humaine en général. Plus l’auteur a réduit son périmètre de récit à celui de sa vie singulière, ô combien singulière, plus sa langue s’est personnalisée, magnifiquement disloquée par un délire tout personnel, et donc s’est éloignée de la vaste terre textuelle et thématique qu’habite le génie.

Ce qui nous mène à l’autre élément du portrait-robot du génie : il voit grand. Son espace de référence est le monde, son sujet l’humanité. Pas moins. Etablissant une rupture qualitative avec le tout-venant de la communauté plumitive, l’estampille génie est aussi quantitative, elle vient à la bouche lorsqu’une intuition plus ou moins précise estime atteint le nombre légal de thèmes abordés et de kilomètres mentaux parcourus. L’appendice inavouable de cette donnée étant, lors de l’attribution du titre, la prise en compte du volume des ouvrages. Il se trouve que Voyage au bout de la nuit est un gros livre, et que lui succèdent, comme l’atteste un simple coup d’œil sur l’étagère d’une bibliothèque, cinq ou six romans pas moins épais. Au génie, l’imaginaire collectif attribue un souffle hors-norme, mesuré à sa prolixité autant qu’à la grandeur du territoire embrassé du regard –du haut de sa falaise ? Le génie écrit fort et beaucoup, c’est pourquoi Michaux n’en est pas un, qui écrit bas et peu. Toi l’écrivain bref, toi qui joue ta partition en mode mineur, il n’arrivera pas qu’on t’appelle génie — et ne te sens pas obligé d’en prendre ombrage.

Les critères s’inversent lorsqu’entre en ligne de compte l’homme qui se cache ou ne se cache pas derrière l’auteur. Si universelle soit la prose du génie, si facilement autorise-t-elle l’identification de tous, il n’est considéré tel que si sa personne est perçue, à tort ou à raison, comme d’exception. Avec Céline on est servi. Bien que, comme déjà dit, son inimitable tempérament torde sa langue jusqu’à risquer de le déposséder de son titre de génie, elle le consolide aussi. Le génie est un martien, et Céline en est un, qu’il eut fallu inventer s’il n’eut existé : voix, intonations, tics, gueule, médecin, bout d’obus dans le crane, couverture et chat sur les genoux, n’est-ce pas, toux, tête de sorcière. Autant de choses maintes fois mentionnées, et, pour certaines validées par les documents sonores que le reclus de Meudon n’a pas rechigné à laisser à la postérité.

Quand en outre cette singularité configure un schéma seul contre tous, en grande partie surjoué par l’intéressé mais peu importe, le tableau est complet. A partir de 44 — et certes pas dans les années qui précèdent —, Céline est en porte-à-faux par rapport à la tendance idéologique dominante parmi les intellectuels ; on peut en concevoir une certaine répulsion à son endroit (des fois qu’on serait de gauche, ça n’arrive pas qu’aux autres), il n’en reste pas moins que du point de vue de sa requalification en génie, cela lui fait gagner des points.

Et c’est ainsi qu’on se dédit, revenant à la question qu’on avait promis d’occulter. L’antisémitisme de Céline le condamne humainement, l’appauvrit philosophiquement, l’atrophie peut-être littérairement, comme le suggérait Jonathan Littel dans ces colonnes, mais il l’élève sur l’échelle du génie. Il est la part d’ombre, la part de soufre, la part de pathologie(puisqu’il est entendu que l’antisémitisme en procède) à défaut de quoi, selon certain imaginaire littéraire, un écrivain se voie interdire l’accès à l’Olympe. Un antisémite qui n’aurait publié que des navets est juste un pauvre type plus ou moins nuisible ; s’il a écrit le Voyage, sa névrose raciste ajoute à sa trouble gloire, y compris aux yeux des gens insoupçonnables de complicité avec ce genre de conneries. Quand bien même on les lirait avec dégoût, refuserait de les lire, ou se prononcerait pour leur interdiction, l’existence même des « pamphlets » offre à l’auteur d’au moins un grand livre l’appoint qui lui manquait pour passer de la case grantécrivain à la case génie. Tout n’est pas limpidement sympatoche dans l’établissement des hiérarchies esthétiques.

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