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Blue same shoes

Pour la revue MIX

Dans le rachitique milieu punk-rock français des années 90, la chaussure officielle était évidemment la Doc Marten’s. Sans savoir qui était ce mystérieux Docteur Martin, ni quel était son exact lien de parenté avec le Jacques du même nom, on lui savait gré d’avoir pondu un modèle assez solide pour résister aux piétinements des concerts, assez épais pour ne pas se les geler dans les squatts privés de chauffage, assez présentable pour circuler dans les espaces extra-communautaires sans être pris pour un total clochard. Bref, tout en marquant une sécession par rapport à la musique et aux mœurs consensuelles, la Doc passait partout. Avec elle, on gagnait sur tous les tableaux.

Or, conformément à l’infinie ramification groupusculaire, quelques individus du même milieu s’y distinguaient en arborant des Converse –bleues, de préférence. C’était évidemment avant qu’elles ne reviennent à la mode autour du millenium. On peut même supposer (je n’y traînais plus à ce moment) que sa récupération par la culture majoritaire a alors vidé les concerts punk-rocks de la fameuse basket montante -comme d’habitude, le punk-rock affectait le contretemps.

Par-delà ces deux bêtises symétriques, celle de la contre-culture toujours embourbée dans le fétichisme de l’exception, celle de la mode toujours prompte à brûler ce qu’elle a adoré avant de le ressortir du four quelques années après, la question est : pourquoi des Converse et pas des Docs ? Cette guerre des groles était-elle sous-tendue par un débat idéologique de fond ? En un sens, oui. Disons qu’on s’équipait de Converse pour manifester, et éventuellement actualiser, son allégeance à un punk-rock bondissant et dynamique, art de l’esquive plutôt que de la guerre, dansant plutôt que pogotant. Quand les Doquistes se vivaient comme une armée d’enragés destinée à enfoncer le système à coups de boutoir électriques, les Conversistes ne prétendaient qu’à gambader hors de sa portée, jouant de leur sveltesse. Les uns étaient des nostalgiques d’Exploited côté old school, des adorateurs de la scène hardcore américaine côté contemporain. Les autres se déhanchaient en écoutant de groupes comme NOFX et Green day, tout en faisant valoir leurs attaches clashiennes pour dissiper le soupçon de surfer sur le surf-rock.

Du reste les Conversistes disposaient d’un argument encore plus efficace pour se disculper de tout déviationnisme pop. En chaussant les Converse, ils revendiquaient on ne peut plus clairement l’héritage du groupe le plus inattaquable de toute l’histoire du punk-rock, celui qui avait su dragué et draguait encore à la fois la branche bourrin, la branche arty, et toutes les branches intermédiaires du mouvement, j’ai nommé les Ramones.

Si le punk-rock éclôt en Angleterre dans les années 75-76, il a aussi des pères fondateurs de l’autre côté de l’Atlantique. Les Stooges et les MC5, bien sûr, premiers à mettre la distorsion au centre de leur énergie, mais donc aussi les Ramones, formés en 74, groupe fondamental en ce que, moins violent et écorché que les deux premiers cités, plus sucré, plus californien bien que basé sur la côté est, il fait le pont entre les sixties et les eighties, entre la pop et le rock, entre la mauvaise humeur qui colle aux basques du rock et sa joie fondamentale. D’où les Converse : semelles assez adhérentes pour bien se camper sur scène, martelant les accords, et toile assez légère pour ne pas lester les sauts par quoi s’incarne une musique aérienne.

Mais le plus important est encore ailleurs. Le plus important n’est pas tant les Converse en elles-mêmes que le fait que sur les premières photos du groupe, chacun des quatre membres en a aux pieds –bleues, de préférence. Ceci étant à intégrer à une logique plus générale de gémellité vestimentaire, puisque tous portent le même jean troué et le même perfecto ouvert sur le même tee-shirt on ne peut plus ordinaire. Gémellité qui se traduit par la fraternité pipeau charriée par le nom du groupe, transformé en patronyme commun au dos des pochettes : chant, Joey Ramone, guitare, Johnny Ramone, basse, Dee-Dee Ramone, batterie, Tommy Ramone –et d’inventer une Lady Ramona le temps d’une chanson de l’album Rocket To Russia.

Sur ce spectacle très orchestré du même, on peut en faire des tonnes. Dire par exemple que si les Ramones sont un group pop, c’est avant tout au sens où on pourrait les rapprocher de l’esprit du pop-art dans lequel, jeunes New-yorkais du début des années 70, ils ont assurément baigné. Avec eux le rock s’approprie l’esprit conceptuel, au même titre que la pub le fera éhontément dans les années 80. Les Ramones sont un concept, voire une marque, un label déposé et immédiatement reconnaissable à deux ou trois stigmates –il faut le dire, leur succès mondial et pérenne vient aussi de cette grande science du croquis, chaque morceau étant comme le digest ou la bande-annonce d’un morceau encore en gestation, rock ramené à sa signalétique de base. Par extension, les Ramones incarnent plus qu’aucun autre groupe ce que Walter Benjamin avait identifié quelques décennies auparavant comme l’art à l’heure de sa reproductibilité mécanique. Comme l’icône Marylin chez Warhol, le produit Ramones est imitable à l’infini, la meilleure preuve en étant que de jeunes Ramonets fleurissent à chaque minute et partout dans le monde depuis trente ans.

Mais les Ramones vont encore plus loin dans le constat qu’ils débarquent à l’âge hyper-démocratique de l’art. S’ils sont reproductibles, c’est parce que précisément on arrive à un stade où tout le monde peut faire du rock, et que partant de là, il n’est jamais sûr que ceux que l’industrie du disque a élus soient les meilleurs. Ce qui ne revient pas à dénier à Joey et ses faux-frères le talent fou qu’attestent leurs compositions des cinq premières années (facile à imiter ou reprendre, leurs chansons n’ont pas dû être si faciles à écrire, la simplicité est un art complexe) ; cela revient à dire que les stars du rock ne peuvent plus raisonnablement prétendre à un statut d’exception. Surtout pas dans le domaine vestimentaire. A l’heure de la singularisation de chacun, de l’auto-stylisation hystérique, du dandysme universel, un lead-singer ne peut plus avoir, en la matière, un coup d’avance sur ses fans. Dans les années 60, on peut encore se l’imaginer. Tandis que les fans n’ont pas encore accès à dix mille médias qui les tiennent informés des tendances, ou à des friperies qui les comblent de sapes sexy et pourries, l’un à proportion de l’autre, les groupes dominants voyagent, se composent des tenues originales par des emprunts diparates, fréquentent des stylistes d’avant-garde qui ne songent pas encore à conquérir le marché de masse (ou à s’en inspirer). Bref, la distinction est encore jouable. Encore quelques années et ce sera fini. On peut même dire que l’époque Glam-rock jette les dernières cartouches de la distinction vestimentaire en portant l’exubérance à un stade indépassable. Les Ramones surviennent juste après, ça ne s’invente pas. Et plutôt que de pleurer sur l’impossibilité d’en remettre une couche (ce que les hard-rockers des années 80 n’hésiteront pas à faire, avec le ridicule qu’on sait), ils préfèrent assumer cette impasse, s’habiller et se chausser à la scène comme à la ville. Avec eux (avec le punk tout entier avant qu’il ne devienne une attraction pour touristes de Londres), c’est la différence entre le moment quotidien et le moment du spectacle qui s’estompe (je joue comme je vis, et tous ceux qui vivent pourraient jouer), et avec elle la notion même de costume de scène.

Ainsi, ceux des rockers contemporains dont les poses sont d’autant plus ridicules de n’être que des redites feraient bien de ruminer cette donnée vieille de plusieurs décennies, et qui subsiste : dans le domaine visuel, le rock n’a plus rien à inventer. Désormais le tee-shirt lui tiendra lieu de non-costume. Et les Converse de non-pompes.

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