Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

Pas encore membre ? Enregistrez-vous et simplifiez-vous les commentaires !

Au rayon classiques

Article pour Transfuge soumis au copyright

 

Lu récemment, cet énoncé banal mais tout de même : « Je suis un écrivain » Qui donc parle ainsi ? Jean Echenoz, Patrick Modiano, feu Flaubert ? On s’égare. Et l’on s’égarera moins si l’on sait que l’assertion est tirée d’un entretien paru dans les Cahiers du cinéma de juin dernier. Un cinéaste, donc. Qui aurait à voir avec l’écriture. De ceux qu’avec plus ou moins de bienveillance on dit littéraires. Jacques Doillon, par exemple. Eric Rohmer. A l’étranger, Woody Allen, ou son idole suédoise Bergman alors pas encore défunt, ou pourquoi pas Mike Leigh dont les monologues de Naked ont pu évoquer la narration célinienne Beaucoup d’autres, mais ne cherchez pas plus loin, vous vous fatigueriez en pure perte. Il est tout bonnement impossible, dans l’état actuel des évaluations critiques, de deviner que ces trois mots, simples mais lourds de conséquence, sont de Quentin Tarantino. Fournisseur d’images virtuoses, fleuron de la génération vidéo-club : le discours ambiant sur l’auteur culte de Reservoir Dogs et Pulp fiction emprunte allègrement au lexique de l’épate visuelle, sûrement pas à celui de la plume. Alors quoi ? Provocation ? Saillie mégalomaniaque, résurgence d’un vieux complexe d’infériorité des gens de cinéma par rapport aux gens de lettres ?

Peut-être s’agit-il davantage d’un laïus transatlantique lié à l’acception plus ou moins laïque du mot. Le writer de là-bas sonne moins mythique que l’écrivain de par ici, embrasse un champ plus charge d’opérations, parmi lesquelles l’écriture de scénarios. Se proclamant écrivain, le volubile Quentin entend sans doute mettre en avant son activité de scénariste, par quoi du reste il est entré en cinéma –avec True romance, de Tony Scott. Des scénarios, ses films en affichent certes de très bien ficelés. Si bien ficelés que ne rechignant pas à arborer leurs ficelles, saucissonnés pour la plupart en parties formant un édifice narratif complexe. Parties que Kill Bill nomme « chapitres » et agrémente de titres où s’entend le goût de l’auteur pour la pure nomination (The Deadly Viper assassination Quad, Showdown at the house of blue leaves), où déjà s’actualise une vocation de scribe.

Or, aux deux mêmes interviewers qui lui soumettent cette piste, Tarantino objecte : « je n’ai pas tellement de respect pour l’écriture de scénario. Je ne me considère pas comme un scénariste, mais comme un écrivain qui est autant un cinéaste ». L’arrogant persiste, signe, et mentionne, à l’appui de cette hypothèse reconduite, les vingt-mille représentations théâtrales de Reservoir dogs. Cette fois, on comprend mieux. Qu’y aurait-il à l’intersection du théâtre et du cinéma qui procède de l’écriture ? Le dialogue, bien sûr. C’est, en même temps que son « seul don » (Quentin parle), le nerf de sa guerre, la matière première de ses cinq longs-métrage à ce jour. Il suffit de reparcourir tout le matos et de compter. C’est mathématique. Reservoir dogs : huis-clos où une brochette de losers passe son temps à babiller en attendant de s’empaler sur un fiasco. Pulp fiction : pour une fusillade-éclair, combien de commentaires, exégèses, extrapolations ? Jackie Brown : 2H20 d’arguties (on y revient). Kill Bill : à peu près équitable d’abord, le partage entre parlote et baston bascule nettement en faveur de la première dans le second de ce que Tarantino n’oublie pas de nommer « volumes », comme on dit des objets de papier relié dont s’emplit une bibliothèque. Tout cela parachevé par le métronomique Death Proof : dans chacun des deux parties de trois quart d’heure, une demi-heure de conversations entre nanas et le reste pour la bagnole.

C’est évident comme un nez dégoulinant de phrases au milieu des figures visuelles, et pourtant très peu noté. Tout se passe comme si on ne voulait pas voir. Comme si la vieille Europe, imbue de sa monumentale culture, avait un dernier réflexe de défense : vous avez l’incarnation, la férie des images, la frénésie du récit, laissez-nous les mots. Le cumul des forces offert par le cinéma de Tarantino est tout simplement inacceptable du point de vue du traditionnel partage des tâches. Meilleur dialoguiste du monde et maître de forge dans les ateliers purement visuels de l’usine cinéma (combat « un contre cent » dans Kill Bill, poursuites dans Death proof), ça ne se peut pas, comme il ne se peut pas que Kitano soit à la fois un auteur majeur du cinéma mondial et le présentateur de shows potaches à la télé japonaise.

La réticence sort alors sa dernière botte. Ok, le nerd cinéphage est d’abord un pondeur de dialogues, mais entendez leur vacuité. Le plus souvent, le parler tarantinien ne veut rien dire, commentant ici le refrain de Like a virgin, là les dernières innovations de la restauration rapide (les célèbres scènes d’ouverture de Reservoir dogs et de Pulp Fiction). Mimant ici les digressions sybillines de la sagesse asiatique (Kill Bill), là les jacasseries des soirées entre filles (Death Proof). A cet ultime sursaut du cadavre, une réponse en trois coups. Un, la gratuité a son charme comique, non ? Deux, le babil des filles de Death proof porte l’humour féminin-contemporain très haut, et ce par la grâce plumitive d’un littéral branleur c’est à noter. Trois –le plus important : dans le cinéma contemporain, on trouvera peu de dialogues qui, outre que souvent drôles et « groovy » (Quentin parle), soient une si magistrale démonstration de logique. Sur ce point, Jackie Browne va très loin, où malfrats autant que policiers conversent en juristes, ou en entrepreneurs avides de négociations. Ayant supprimé Beaumont avec qui il trafiquait, Ordell (Samuel Jackson) l’appellera « un associé dont j’ai du me séparer ». Voir Jackie Browne, c’est regarder des personnages aux intérêts convergents ou divergents réfléchir pendant deux heures à voix haute, comme du reste ne cesse de réfléchir Uma Thurman même au plus fort de l’action de Kill Bill. Surtout au plus fort de l’action, devrait-on dire. Hachée par des stases où le combattant examine ses données, l’action au cinéma dessine un espace d’optimale congruence entre le corps et le cerveau.

Très beau moment, celui où Ordell se tait une bonne minute pour réfléchir et conclure que Mélanie (Bridget Fonda) a trahi sa bande. Lui et ses acolytes de casting consacrent l’essentiel de leur énergie à tirer au clair la situation – à rationaliser, dira-t-il. Effort cérébral constant, et constamment soutenu par leur créateur, jamais avare de schémas ou d’intertitres pour situer l’action et la rendre lisible ; ne rechignant pas à repasser la même scène plusieurs fois selon des points de vue différents, non par maniérisme tape-à-l’œil comme cela avait pu lui être reproché au moment de Pulp fiction, mais dans une humble optique d’élucidation. Jackie raffinant sa stratégie de survie jusqu’à doubler ceux qui cherchent à la doubler, Tarantino propose autant de versions de la scène de l’échange de sacs qu’elle comporte d’épaisseurs : trois. En cela, on peut dire que sa mise en scène volontiers taxée de virtuosité (= de vacuité), n’en fait ni plus ni moins que ce que la scène exige, vise à une transparence sans arrière-pensée.

Voyez la simplicité méthodique des scènes d’action tarantiniennes. Une femme enfermée dans un cercueil, une main libre, la réminiscence d’une technique de kung-fu pour en faire usage (Kill Bill vol 2). Une voiture de cascadeur, les deux sièges avant séparés par une paroi de plexiglas, un coup de frein brutalissime et la tête de la passagère vient mécaniquement s’écraser sur le tableau de bord (Death proof). Une logique simple de la matière sur quoi se modèle le découpage. En marge de le tendance abstracto-virtuelle du cinéma d’action contemporain, un filmage concret, à hauteur d’homme. Le filmage tranquillement humaniste d’un cinéaste qu’on dit encore, qu’on dira toujours issu de la post-humanité déréalisée de la cinéphilie régressive. A moins que finisse par s’imposer l’évidence d’une œuvre pleine de plomb dans la cervelle jusque dans sa drôlerie aérienne. Joyeusement réaliste et rigoureusement fun. La puissance sobre du classicisme.

Laisser un commentaire