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Apatow un ton au-dessus

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Le rire c’est très simple. Il suffit d’appliquer la loi dite du +1, selon laquelle une formule comique ajoute toujours un degré à un niveau moyen de subtilité. Un exemple ? Il est de Patrick Timsit, qu’il est légitime d’appeler monsieur Timsit : quand une femme couche avec plein d’hommes c’est une salope, alors que quand un homme couche avec plein de femmes c’est jamais moi.

Si les comédies produites, réalisées, écrites, impulsées (les quatre au choix ou à la fois) par Judd Apatow sont les meilleures de tous les temps, Second Empire compris, c’est parce qu’elles planent au moins deux degrés au-dessus d’un niveau qu’on eut pu croire supérieur. Un exemple ? Si vous inventez un personnage de quadragénaire vierge et coincé, vous qui êtes un esprit fin allez le rendre réticent à prononcer des obscénités. Steve Carrel, qu’il est légitime d’appeler monsieur Carrel, fait plus fort : il les prononce pour masquer sa tare sexuelle, et c’est ce maladroit volontarisme qui le trahit aux yeux de ses potes – dans 40 ans toujours puceau, donc.

Quoi que vous ayez pu entendre à propos du troisième film d’Apatow, sachez bien que sa vision le déjoue. Funny People est ailleurs, à côté, plus haut. On vous a adit qu’un comique célèbre, interprété par Adam Sandler, y est atteint d’une leucémie ? Il guérit au premier tiers du récit. Sa maladie fait sombrer ce bouffon inconséquent ? Sombre, il l’a toujours été — autant qu’enjoué en tout cas. L’aspirant comique qu’il engage comme auteur (Seth Rogen) va reprendre le flambeau ? Le trahir ? Dépasser le maître ? Aucun des trois. L’œuvre d’Apatow prend un tour plus grave, plus introspectif, plus artiste ? Elle l’a toujours été. Après Supergrave, pochade la plus émouvante de tous les temps, Second Empire non inclus il est vrai, Funny people continue àinventer la comédie nouée, la psychologie déconnante.

Apatow ne prend là aucun virage décisif, parce que chez lui il n’y a pas de virage. Chez lui, on ne passe pas d’un état à un autre, ou d’un âge à un autre. Dans En cloque mode d’emploi, on ne devient pas adulte ni ne reste éternellement enfant. On est immédiatement des gosses lucides ou des adultes cons comme des gosses. On est d’emblée des ados volontairement durables et définitifs. Tout cohabite, s’entremêle, s’hybride. Un gag cohabite avec un bide, une farce avec une morale. Le rire est profond, la profondeur rieuse. Le clown n’est pas triste au fond, il est triste en tant que clown. Et les cercueils se balancent des vannes. Le docteur blond qui annonce à George que le traitement thérapeutique sera long s’entend demander s’il a avalé un Bjorn Borg. Politesse du désespoir ? Beaucoup plus subtil. Un ton au-dessus, toujours, qu’on se le dise.

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