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Apatow est-il devenu sérieux ?

Article pour Transfuge soumis au copyright

Prenant connaissance de l’argument du troisième et tant attendu film de Judd Apatow, producteur ou scénariste ou réalisateur (ou les trois) des meilleures comédies américaines de la décennie, on avait préparé les outils évaluatifs ad hoc. Un comique célèbre est atteint d’une leucémie ? Ok, très bien, on a tout ce qu’il faut dans l’atelier critique : le syndrome Huit et demie dans sa variante comédie, la rituelle bascule de l’histrion dans la gravité. Et les problématiques afférentes : fertile retour sur soi ou piétinement narcissique ? Prise d’élan ou prise de poids ? Chacun aurait son opinion, on s’étriperait à la française et tout serait bien.

Or une semblable anticipation négligeait ce qui caractérise le comique, qu’il advienne sur scène ou au bout d’une table de pizzeria entre potes : le coup d’avance ; le méticuleux dosage entre l’attendu (je fais valoir une recette familière pour attirer l’attention) et ce qui déjoue l’attente, créant cet éternuement de surprise et de contentement qui s’appelle l’éclat de rire. C’est pourquoi, à défaut de progrès en art, il y a un progrès en comique. Dans le fil d’une conversation comme dans l’histoire du spectacle, celui qui prétend faire rire est sommé d’élever le niveau de jeu, toujours. L’adage vaut d’ailleurs principe d’écriture de dialogue pour les Apatow-films autant que pour les meilleures séries américaines : chaque réplique vise à clouer la précédente.

Funny People nous fait accéder à un étage encore supérieur à celui, haut perché, de 40 ans toujours puceau ;nous hisse dans un au-delà du subtil qui s’appelle l’indécidable. Ici plus encore que dans Supergrave inextricablement poignant et poilant, drame et comédie s’aimantent, s’entremêlent, fusionnent. Le bouffon Apatow ne saurait devenir sérieux, puisque la sa bouffonnerie fut une affaire d’emblée sérieuse. La star comique George Simmons (Adam Sandler) ne s’assombrit pas à partir du moment où il se sait malade puisqu’il traîne depuis toujours cette sorte d’asthénie qu’on voit parfois aux comiques, et qui tient beaucoup moins à la fêlure du clown (le film plane très au-dessus de ce genre de clichés) qu’à l’exercice même du comique. Quelque chose comme la mélancolie attachée à la puissance de celui qui se sait drôle et s’accorde le luxe souverain de brider son talent. Simmons en est là, qui revient à ses premières amours, la scène, pour y prodiguer des propos ambigus et provoquer des rires mâtinés de perplexité. Apatow en est là, qui confie dans une interview avoir demandé à son complice et acteur Rogen d’écrire de bons gags qu’il a ensuite déconstruits en bides ; qui semble ici enrayer la trop facile mécanique du gag, et maintenir chaque scène dans une zone franche entre l’exploration psychologique et la dilatation burlesque. À l’exception de celle, classiquement hilarante, où George et Ira mitraillent de références suédoises, de Borg à Ikéa, un docteur dont l’inacceptable péché est d’être blond et de trimballer un accent, aucune n’affiche clairement sa tonalité, laissant le spectateur sans mode d’emploi, sans tempo qui lui indique sur quel pied danser.

Ainsi pourrait s’élucider l’art d’Apatow, au moment où Funny People le radicalise : le comique, émancipé du strict périmètre du gag, peut surgir OU NE PAS SURGIR de partout. Il est, comme Dieu dans sa création, un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Il émane OU N’ÉMANE PAS de n’importe quel support (comédies que George revisionne, blague téléphonique, bribes de stand-up, répétition de série télé) et de n’importe qui, professionnels ou amateurs, personnages principaux ou secondaires – grande force de ce cinéma d’accorder à chacun ses deux minutes de chance, même au mari cocu et australien de la femme (mal) reconquise par George. En cette terre, les gens, qu’on appelle aussi people, héritent équitablement du pouvoir d’être funny ou de se prendre un four, que ce soit George, dont quelqu’un dira « comment un mec aussi marrant peut faire des films aussi nuls ? », ou encore la valeur montante Léo lorsqu’il essuie un silence après avoir dit que le héros vieilli de Harry Potter 6 devrait s’appeler Harold Potter.

Du reste ce silence ne prétend pas trancher la question de la qualité de la blague. Au contraire il est là pour la suspendre. Funny People est un film en suspens. En apesanteur. En attente d’un verdict sans cesse ajourné. Jamais ne nous sera offerte, par de faciles contre-champ sur un public souriant ou consterné, la certitude que les vannes de la star George ou du débutant Ira sont drôles ou accablantes, que le premier est en perte de vitesse et le second voué à le doubler (encore un scénario à la fois promis et dérobé, All about Eve au pays du stand-up).

Il reste toujours une marge d’indécision, la possibilité d’une bifurcation inopinée, et on aura tout dit en notant que le filon narratif du comique malade est dilapidé par sa guérison à mi-film. Dans sa globalité comme dans son détail, Funny People diffère d’avec lui-même. Comme s’il se reportait à plus tard, ne commençait jamais, finissait avant que d’avoir commencé. Le suivre est inconfortable, épuisant, captivant. Sur quel pied danser on ne sait, mais l’on danse assurément, et ce subtil inconfort s’exsude en bonheur.

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