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Vendée

-Vous êtes né à Luçon et avez passé une partie de votre enfance à Saint-Michel-en-l’Herm, dans le Sud vendéen. Vous sentez-vous Vendéen ? Peut-on parler de racines vendéennes ?

Quand on me parle de racines, je sors mon revolver, comme disait l’autre. Je trouve bizarre que ce terme soit tellement utilisé, dans l’ignorance (ou pas) de son très lourd passif politique (quelle idéologie met en avant les racines ?). Une fois ceci précisé, il y a la belle question de se demander ce qui nous constitue, et donc par exemple quelle est la part de l’origine géographique dans l’ensemble de ces déterminations. En plus de ce que je dois à la famille, des amis, aux artistes aimés (très internationaux), aux profs, aux rencontres, aux expériences diverses, y a-t-il une part de « vendéanité » en moi ? A vrai dire c’est assez insoluble. Disons, sagement, que le fait d’avoir grandi dans le monde rural, et baigné dans une certaine rudesse populaire, structure en partie ma personnalité. Mais c’est davantage la ruralité en tant que telle que la Vendée dont il s’agit.

-Êtes-vous attaché à cette région ? Qu’évoque-t-elle pour vous en terme de souvenirs, de sensations, d’odeurs… ? (vous évoquez, entre autres, la fleur d’oranger de la brioche)

Pas spécialement attaché. En tout cas guère plus que le minimum quand on a passé six années quelque part, puis toutes les vacances scolaires pendant dix ans. Forcément il y a beaucoup de choses : la brioche, les mojettes, les moules, le littoral de Vendée sud, la place de la Mairie, certaines inflexions dans le parler, quelques bribes de patois, le Pinaut, etc, etc.

-Dans « La blessure, la vraie », vous semblez fasciné par ces « terres gorgées d’eau qui constituent le marais, peuplé exclusivement de moustiques, de hérons et de fantômes de pirates ». Que vous inspirent ces paysages désolés ? Quel charme trouvez-vous à ces étendues a priori monotones, à « ces cabanes de pêcheurs sur pilotis au milieu des marécages » ?

Fasciné n’est pas le mot. Disons que j’ai un souvenir net de ce no man’s land entre Saint-Michel et L’aiguillon. Mais c’est justement parce que c’est un no man-s land que je m’en suis servi comme d’une page blanche pour créer de la fiction. Les cabanes sur pilotis, il n’y en a pas beaucoup dans le marais vendéen, elles viennent plutôt, dans mon imaginaire, de films américains, de certaines atmosphères du type Louisiane…

Les fantômes de pirates, c’est aussi une fable littéraire. On ne parlait pas de ça à l’époque. Ce qui reste juste, c’est que le marais fait peur : c’est là où on s’enfonce, c’est la vase. Un cauchemar possible.

-Connaissez-vous l’une de ces histoires de pirates qui semblent hanter les marais ? Une histoire ou une légende de marais vous a-t-elle marqué plus précisément ?

Je viens donc de dire que non. Les histoires que j’entendais enfant ressemblaient davantage aux récits que produit la Mère Baquet dans le livre : dans telle grange une femme est morte noyée dans l’abreuvoir, dans telle autre un gamin s’est pendu, etc. J’ai presque tout inventé, mais il y avait des histoires comme ça qui trainaient dans la parole collective, ça créait une sorte de mythologie locale. Ce qui m’intéresse beaucoup, et qui est très fertile pour la littérature, c’est qu’un lieu porte toujours en lui un certain nombre de récits, soit légendaires, soit procédant de la rumeur, soit personnels (sur ce banc j’ai embrassé une fille, au pied de cet arbre j’ai été piqué par une guêpe…)

-« Avant la mer recouvrait les terres, puis elle s’est retirée » : cette phrase revient souvent, entêtante, dans « La blessure, la vraie ». Résume-t-elle, selon vous, le destin de la Vendée ?

Non, elle n’a pas cette prétention, et j’espère que la Vendée a encore de belles années devant elle avant sa submersion ! Mais ce qui est beau avec ce fait, c’est qu’il est à la fois historique, et pour le coup avéré, mais qu’il porte une poésie : jadis un village était une île. Oui cette donnée m’a marqué quand j’étais gamin, j’ai beaucoup rêvé dessus.

-Quelle influence la tempête Xynthia a-t-elle eu sur l’écriture de votre récit ?

« Un jour, les eaux engloutissent les maisons de pêcheurs construits sur des terrains plus bas que la mer » : est-ce une phrase prophétique ? Sentiez-vous que cette côte désespérément plate allait bien finir sous les eaux ? La tempête Xynthia a-t-elle modifié, voire défiguré, les paysages vendéens que vous connaissiez ?

Figurez-vous que je ne suis jamais retourné sur les lieux depuis. Mes amis m’ont raconté. Pour le reste c’est simple : j’ai commencé le roman avant la tempête et je l’ai fini après. Or dans mon premier scénario, il y avait déjà l’idée d’une sorte de déluge final. Donc par la suite j’ai juste forcé le trait, et répandu dans tout le récit des effets de prophétie. Du reste ils ne viennent pas complètement de mon cerveau : je me souviens avec netteté qu’on se doutait bien qu’un jour les digues si vétustes allaient sauter. Hélas on ne prévoyait pas l’étendue de la catastrophe.

-Vous décrivez longuement les stations de L’Aiguillon-sur-Mer et de La Faute-sur-Mer : les campings, le bal du 14 juillet, les odeurs de pins et de gaufres, « les bribes d’RTL par les vitres ouvertes et les coudes qui dépassent ». On sent que vous ne détestez pas ce côté « congés payés »…

Absolument. Parce que c’est mon enfance, et aussi parce que dans l’absolu je ne trouve rien de plus beau que l’ambiance balnéaire et populaire. Dont bien sûr la Vendée n’a pas le monopole. Je reviens de dix jours à Argelès, dans les Pyrénées-Orientales, et l’émotion est toujours la même : voir les gens soudain plus sereins, pacifiés, se laissant vivre, ça n’a pas de prix. Sans parler de la plage, la plus belle invention du vingtième siècle. Connaît-on beaucoup d’autres loisirs gratuits, autonomes, et non-discriminatoires ? C’est un miracle reconduit chaque année, et ce devrait être une cause nationale que de tout faire pour le préserver.

-Quelle est la part de vérité dans votre roman ? L’été 86 vous a-t-il réellement marqué au fer rouge ?

Là je crois que la réponse, ou la non-réponse, c’est le roman lui-même, qui repose sur un jeu permanent entre le vrai et le faux. La chose la plus authentique, en tout cas, c’est ce qui apparaît de la vie intérieure du narrateur, assez semblable à celle de l’ado que je fus. Pour le reste, je n’aime rien tant que les mixages tordus entre le docu et la fiction, entre le naturalisme et le fantastique, entre la géographie et la fable.

-Comment allez-vous participer à l’adaptation au cinéma de votre roman par Abdellatif Kechiche ? Allez-vous revenir sur le lieu de vos « exploits » adolescents ? Les lieux de tournage seront-ils bien en Vendée ?

J’ai tout de suite signifié à mon éditeur Gallimard, qui voulait trouver un adaptateur pour le livre, que moi je ne participerais pas à ce travail. Pour le coup j’ai tout donné dans le roman –alors que le livre Entre les murs me laissait encore, à moi, une marge de travail. Donc Kechiche fera tout tout seul, et ça tombe doublement bien : 1 il écrit toujours seul, 2 c’est le plus grand cinéaste français vivant. Maintenant je suis évidemment très curieux de suivre ce travail. Il a bien l’intention de filmer sur les lieux, j’irai jeter un œil avec gourmandise : pour le voir travailler, et voir comment lui a imprimé mentalement le livre –avec bien sur de grandes différences avec ce que moi j’ai pu vivre, ou imaginer en écrivant.

-Retournez-vous souvent en Vendée ? Que vous inspire-t-elle aujourd’hui ? A-t-elle beaucoup changé depuis votre adolescence?

Pour des raisons familiales je ne peux pas retourner dans la maison, que mes parents ont gardée. Je le regrette un peu, même si je suis plutôt du genre à essayer d’autres lieux ; ceux-là, je dirais que j’en ai un peu fait le tour. Donc en gros je n’ai jamais revu Saint-Michel depuis quinze ans, et La Faute depuis dix.

En revanche mes activités d’écrivain ou de critique de cinéma m’ont souvent aimanté vers la région : Chantonnay, La Roche, Saint-Jean de Monts, etc. ET très régulièrement la Loire-Atlantique.

-Aimez-vous La Roche-sur-Yon, où vous êtes membre du comité de programmation du festival « En route pour le monde » ? Qu’y faîtes-vous ?

Je l’ai été de 2005 à 2010. Je proposais une programmation parallèle sur un thème donné : l’an dernier, ville-campagne. Et j’animais la grande rencontre du samedi au Manège (l’an dernier avec Amalric). Cette année sera la première sans que je m’implique, pour des raisons de discorde avec un des membres de l’équipe. Mais surement pas avec le directeur Yannick Reix, avec qui je continue à réfléchir à des interventions possibles au cinéma Le Concorde. D’ailleurs le 19 novembre est déjà calé : une journée sur cinéma et politique. Je présenterai le documentaire sur Montreuil que j’ai réalisé avec le collectif Othon, et deux autres films.

J’aime bien la Roche. C’est calme et doux. Et puis j’ai l’impression qu’il y a une grosse faim de culture.

-Connaissez-vous les autres Vendée : le bocage vendéen, le marais breton, les collines vendéennes, Noirmoutier, l’île d’Yeu, les Sables ?

Non, très peu. Le bocage, si, parce qu’on y a pas mal joué avec les Zabriskie Point, mon groupe de rock des années 90. ET puis parce que j’y ai des amis. Sinon je n’ai fait que passer dans les différents lieux que vous évoquez.

-Êtes-vous attachés à l’histoire du département, notamment à celle des Chouans ? Que vous inspirent le succès du Puy-du-Fou ?

J’ai grandi dans une famille laïcarde, et dans le sud qui est davantage républicain. Donc la mémoire chouanne contre-révolutionnaire n’est pas exactement ma tasse de thé. Cela dit on peut sobrement revenir sur cette période et donner la mesure des crimes républicains. La vérité m’importe avant les options idéologiques. Le problème c’est que je ne suis pas sûr que ceux qui s’en occupent le fassent sobrement, Puy-du-Fou compris. Il y a là une hargne idéologique tout à fait insupportable. Vous pensez bien que j’ai assez peu de sympathie pour Philippe de Villiers, dont je n’ai jamais compris ce qui l’empêchait d’intégrer le Front National.

-Comment définiriez-vous les Vendéens, leur état d’esprit?

Question insoluble. Moi j’ai toujours trouvé sur ces terres une sorte de chaleur, et beaucoup de vivacité. Mais je me méfie de ce genre de généralités. Espérons que d’un Vendéen à l’autre la personnalité change, et que chacun soit singulier.

-Quelle idée reçue sur la Vendée voudriez-vous faire tomber ?

Pour la majorité des gens, la Vendée c’est De Villiers, une terre reculée et réactionnaire. Alors je ne me prive jamais de rappeler qu’y habitent des gens tout à fait progressistes, démocrates, modernes, ne serait-ce que Jacques Auxiette, qui a beaucoup inventé dans sa ville puis sa région. Ce n’est pas que je tienne absolument à réhabiliter ma Vendée natale. Plutôt à rétablir la vérité, rendre justice au multiple. Et donc à dire qu’une entité comme « Vendée » recoupe un agrégat de réalités hétérogènes, mélangées. Avant d’être un porte-drapeau régionaliste, je suis un militant de la complexité.

6 Commentaires

  1. et l’île de Ré : http://youtu.be/BMcupFKAEfw

  2. L’ île des misanthropes (en Vendée , pas loin de Nantes).

    Après 10 ans passés sur une île du pacifique ,j’ ai passé une fin d’ hiver et un printemps sur l’ île de noirmoutier.Pendant ces dix années passées de l’ autre côté de la planète je m’ étais jurée de ne jamais tomber dans la nostalgie de mon pays (ni dans la nostalgie en général).En arrivant à noirmout , j’ai retrouvé le bruits de vagues et les cris transperçants des goélands et je me suis dis que c ‘était ça qui m’ avait manqué.Depuis j ‘ y passe un peu de temps chaque été.On s’ isole , comme des sauvages , en famille, au fin fond d’ une résidence de la commune de l’ Epine ( au fond à gauche de l’ île).Nous nous socialisons avec modération ,par exemple pour aller à intermarché qui pue des pieds ou à superU qui pue…bref,en vérité intermarché pue la soupe de poisson.Nous sortons aussi pour le grand rassemblement du mois de juillet qui fête la république (ou la prise de pouvoir des bourgeois).A la fin du feu d’ artifice , ma soeur Amélie et moi on crie  » le roi est mort ! Vive le roi !! » ( ça nous éclate de nous faire passer pour des chouans ).
    Evidemment on va à la plage sinon, mais alors en fin de journée , prétextant qu’ avant le soleil tape trop fort pour la peau fragile de notre déscendance.En fait c ‘est surtout qu’ on glande à ne plus en pouvoir.Etalés comme des merdes dans le jardin que Dédé et Codette entretiennent avec amour.On lit , on invente des jeux débiles , on se lève de temps en temps , comme des morts-vivants des tombes, mais alors juste pour bouffer un truc.C’ est le moment de l’ élimination hépatique du Mareuil aussi faut dire.Le vin du cardinal de Richelieu ne manquera pas de nous dire Dédé.Dédé c ‘est un p’ tit gars de Saint-Sébatien sur Loire.Il est fou amoureux de Codette , la gamine de Basse-Goulaine.Il passe son temps à penser à sa pelouse , en souvenir de son père , horticulteur pour la ville de Nantes .Sauf que Dédé, lui ,c ‘est un banquier à la retraite.Il radote et on n’ écoute même plus ce que ses pauv’mains racontent.Codette c ‘est la femme de toutes les situations,elle répond aux questions : qu’ est-ce qu’ on mange ce soir ? on va ramasser de la salicorne?on va chercher des mûres ?un merlu au beurre blanc ? elle arrive à quelle heure Marie-christine?Il est toujours aussi con Roger ?Tu viens avec nous Codette?…
    Marie-christine c ‘est la cousine de Cugand (quelque part en vendée).Elle n’ a pas d’ heure pour arriver car elle arrive toujours 2 à 3 heures plus tard de toutes façons.Seul Dédé se préoccupe de l’ heure précise et enrage de ne pas le savoir mais, bon , comme tout le monde feint de ne pas l’ entendre.Quand Marie-christine arrive ( enfin , soulagement du Dédé),Victor, le plus petit, chante la chanson de Nougaro le regard plein d’ admiration et c ‘est parti pour de grandes discussions psycho, socio, philo, politico…Marie-christine elle nous fait bien rire , elle rigole tout le temps.Elle s’ est mariée avec un prof qui a viré parano.Elle dit toujours : « Freud disait que l’ amour c ‘est deux névroses qui s’ attirent , ben moi c ‘est deux psychoses » , et on rigole ( parce qu’ on est tous cinglés dans la famille ).
    Roger c ‘est le voisin.Un flic de banlieue parisienne à la retraite.Toutes les maisons de noirmout sont blanches , la sienne est rose(?).Il vote front national, parce que les manouches ,tout ça …il connait bien.En fait , d’ après Dédé,il aurait eu une retraite anticipée parce qu’ il avait des problèmes de « moralité ».Il peut être collant le Roger , il faut savoir le tenir à distance.Codette à fait un mur de jasmin pour qu’ il ne voit pas chez nous.Elle est romantique Codette.Faut dire que chez nous ,il y a pas mal de femmes nues ( ou presque ) et que Roger est un tantinet lubrique.N’ empêche , ses petits-fils jouent avec nos gamins.Et Sophie racontera mille fois l’ histoire de la fois où nos enfants leur on fait croire qu’ il y avait un monstre dans le garage et comment ,comme un complot tacite ,tout le monde avait joué le jeu.L’ un des petits-fils en parlait encore, deux ans après, en demandant si le monstre etait toujours là.Il me semble que l’ origine du complot d’ ailleurs c ‘est une invention de Sophie.C’ est ma soeur « centre du monde », elle doit toujours inventer quelque chose à faire.C’ est l’ instigatrice de la plupart des activités estivales.Avec elle on va pêcher dans les marais par exemple , parce que la pêche c ‘est toute notre vie.Avec elle on mettait young lions d’ Adrian Belew à fond sur l’ auto-radio de ma bagnole et c ‘est devenu l’ hymne de noirmout.On ne peut plus le faire parce que mon autoradio à disparu comme par magie alors qu’ il était dans ma voiture , qui était dans mon garage…qui n’ étaient pas fermés à clefs.Sûrement un coup des manouches.
    Bon , je vais m’ arrêter là sur le sujet de la vendée.Je me rends compte que je n’ ai pas parlé des veuves de marins pêcheurs, des bourgeois du bois de la chaize, des macareux échoués sur la plage du port du morin…Cela n’ a pas d’ importance, hein?

    • je n’ai pas grand chose à dire sur Noirmoutier, on passe ses vacances où on veut, mais j’avais besoin d’une plage sur ce site pour dire que je loue un box voiture, bien situé, 150 euros le mois
      si intéressé, le manifester en rubrique Tarantino

    • @anne-laure:

      « Freud disait que l’ amour c ‘est deux névroses qui s’ attirent

      Je ne connaissais pas cette pensée et aurais même pensé le contraire.
      Ce sentiment est de toute façon complexe.

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  1. présentation complète de la blessure la vraie | Begaudeau.info - [...] dépit de son admiration pour le cinéaste, François ne participera pas au scénario (cf l’interview « Vendée » disponible sur begaudeau.info)…

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