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Gauche année zéro

POUR LES INROCKS, DÉCEMBRE 2003

Il se ressasse que la gauche ne digère pas le 21 avril, mais son vrai séisme c’est maintenant, c’est en cours. C’est 2003 la vraie année nulle. Irak en hiver, fonctionnaires au printemps, intermittents d’été, étudiants automnaux : les quatre saisons de la lose. Zéro patate. Si on regardait tout ça bien en face, il n’y aurait plus qu’à se saborder et changer d’écurie, ou la nettoyer de fond en comble, concevoir une autre voiture rutilante de neuf puissante fraîche, un bolide qui fasse vroum et peur à tout le monde et rêver.

Mais le désastre on le regarde de biais, ou à travers des œillères. On est des chevaux. De labour. On hennit que la grève était la bonne tactique, qu’il l’aurait fallu générale voilà tout, que si les cheminots s’y étaient mis c’était le grand soir, que c’est la faute aux syndicats social-traitres. Erreur. La grève générale ça marche plus. C’est même contre-productif. A s’étendre la grève arrondit son angle originellement saillant, pointu, ciblé, local. Les profs de Seine-Saint-Denis n’auraient pas dû accepter que ceux du 15° arrondissement se joignent à eux, et estampillent leur combat défense du service public. Ce qu’il fallait c’est exiger que les jeunes de ZEP travaillent cinq heures de moins que les planqués intra-muros. Là on aurait vu ce qu’on aurait vu : que « le » mouvement était divisé en au moins deux. Au lieu de quoi : litanies unitaires, corporatisme effarouché, pavlovisme idéologique, prurit culturel, crispation de petits blancs, dos rond de classe moyenne. Peur, défense, réaction.

La gauche est devenue, sinon réactionnaire, réactive. Objecter à ce qui va est sa vocation contemporaine. Hiver printemps été automne : des réactions à ce qui, savoureusement il est vrai, s’est proclamé réforme. Roulé en boule dans le creux du thatcherisme rampant, la gauche se tient chaud, bien contente qu’une telle caricature de droite la dispense de s’examiner, drapée dans l’alibi que certes elle est en souffrance d’une vibration active, mais que l’urgence est à enrayer la marche folle du monde. Cheval de labour, voilà la gauche. Mulet qui se fige sous le joug et refuse d’avancer.Alors que c’est se changer en train qu’il faudrait, faire tchou-tchou et planter sur place la charrette libérale. Pas s’exclure du match. Pas psychoter au bord de la piste en attendant qu’une fille invite, mais rentrer dans la danse et aller plus vite que la musique.

Il faut en finir avec le paradigme de la résistance. Depuis cinquante ans il façonne toutes les chorégraphies de la gauche. 68, ok, je comprends : les pères avaient été lâches, leur fils en se dressant les rédimeraient. Mais maintenant c’est bon, il est temps de passer à autre chose, de graver d’autres disques. Résister à quoi, d’abord ? Dans la résistance il y a à boire et à manger -c’est pour ça que ça plaît aux français. Sous la bannière -la cocarde- de la résistance se tissent de drôles d’alliance. Chirac et la gauche clamant en chœur leur gaullien refus de l’intervention en Irak : degré zéro de cette année zéro.

La gauche 2003 aime de Gaulle. Il nomme chienlit toute ébullition progressiste, ne conçoit le social qu’à la papa, est un peu catho-antisémite, et elle l’encense. Parce qu’il est l’homme qui a dit non, et la gauche 2003 c’est son truc, dire non.

Elle dit non aux Américains. Moque leur inculture. Les méprise parce qu’ils n’ont pas d’histoire. Elle c’est le contraire. Elle en a plein les chaussures, de l’histoire, plein les sabots. Ca la plombe. Le mieux serait qu’elle oublie. Qu’elle garde en tête ses postulats-force et les cheville à l’époque, mais se déprenne du patrimoine qui la structure et paralyse. Que les manifs chantent autre chose que Libérez nos camarades, Le temps des cerises et Tomber la chemise

Etranges, ces types, Zebda. Leur corps c’est du feu, ce qu’il faut de colère filtré par la justesse des vues, et leur musique c’est le ron-ron des familles, du festif sympa qui fleure bon l’entre-soi. Dans les années 70, la gauche brûlait des soutien-gorge, inventait l’autogestion, inhalait la fougue du tiers-monde émergent -et sanglotait sur les violons de Jean Ferrat. Etrange. Aujourd’hui elle prise les doux-amers, les troubadours minimaux, les nostalgiques de leur trentaine en cours, les rêvasseurs mous du genou. Petite musique de la vie mélancolie saloperie.

On est de gauche, censément on a la pêche, et on se fait pleurer dès qu’on peut sur « Avec le temps ». Qu’est-ce qui se passe ?

Ce qui se passe c’est l’inajustement entre l’énergie véritable qui brûle en la gauche et la teneur de ses prestations publiques. Sous-traités dans des préfabriqués, les étudiants en sciences humaines et sociales sont le prolétariat de l’enseignement supérieur. Et à quoi s’en prennent-ils ? A ce LMD dont tout le monde se fout y compris eux.

Mission 2004 : se réajuster, se recentrer sur la vraie fêlure, repartir de la contradiction réelle. Régler sur les pulsations de nos cœurs le phrasé des actions. Devenir la boule de rock qu’on est, et dégommer la chanson française hégémonique.

S’ils avaient une histoire, les Américains auraient des sabots de plomb et Elvis n’aurait pas dansé comme il fit, ni inventé avec d’autres une utopique alchimie de non et de oui, de refus et de désir, de destroy et de charité. Cette potion magique, les Ramones l’appellent blitzkrieg bop. Lyrics : they’re forming in a straight line, they’re going through a tight wind, the kids are losing their mind, blitzkrieg bop ; they’re piling in the back seat, they’re generating steam heat, pulsating the back beat, blitzkrieg bop. La gauche doit redevenir une bande de kids portée par la vapeur qu’ils fabriquent. Chevaux de fer, train de vie, machines, avions sans réaction, électricité, villes, tours infernales, vacarmes. Hey ho let’s go, année zéro. C’est maintenant que ça commence.

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